Marguerite Young – « Invoquer les muses »

Littérature et pingouins

Premiers paragraphes de l’essai « Invoquer les muses » / « Inviting the Muses », de Marguerite Young, génie cruellement et scandaleusement jetée aux oubliettes, dont j’ai également traduit la nouvelle « Les Mortes » / « Dead Women » et le premier chapitre de son chef-d’œuvre, Miss MacIntosh, My Darling.

Il était une fois un monde merveilleux. En fait, c’était l’Université de l’Iowa il y a une dizaine d’années, ce qui ne me semble pas très lointain, mais pour les jeunes, cela relève du passé mystique et brumeux. J’avais commencé à donner des cours à toute une flopée d’écrivains en herbe pour leur apprendre à composer des romans (longs ou courts), des nouvelles ou de la prose qui soit littéraire sans relever de la fiction. Je me fichais de ce qu’ils écrivaient du moment que leurs pages prenaient une belle direction, satisfaisant leur auteur et de parfaits inconnus, comme ces éditeurs semblables à de grands sultans dans leurs bureaux de la côte est, car c’étaient eux qui détenaient le sésame des portes de la publication.

Les réunions du département d’écriture littéraire avaient lieu dans un hangar militaire qui n’était pas sans évoquer les campements en plein désert, quelque avant-poste reculé sur des terres sauvages, une île tropicale, ou bien les étendues désolées de l’Arctique où nous aurions des phoques pour tout public, mais un public d’esthètes, puisque les phoques répondent au son des violons, ou bien encore un refuge en Antarctique où il n’y aurait que des pingouins et, à ce que je sache, les pingouins lisent de petits livres reliés de nacre toujours réédités de nombreuses fois, et il est vrai que les hivers sont longs et qu’il neige beaucoup dans l’Iowa, alors parfois nous étions presque ensevelis sous l’abondant plumage d’une neige angélique ou engloutis par un iceberg comme les papillons des arbres à papillons couverts de givre ou comme les boîtes aux lettres le long des routes perdues sous la neige quelque part où il y avait des mers de glace évoquant l’illusion, les mirages, la fugacité, et dans mon souvenir le bâtiment était en tôle, et les gouttes faisaient un bruit métallique sur le toit et de tous les côtés quand la neige fondait, ce qui était toujours assez soudain, comme un élan créatif, les oiseaux se mettant à chanter soudainement car il il n’y a, semble-t-il, que deux saisons dans l’Iowa, la somnolence de l’hiver et le réveil de l’été, avec un son musical ou océanique quand les grands vents balayaient de fortes pluies de sorte que nous aurions pu nous croire noyés ou dans un sous-marin tandis que nous investiguions la vie psychique de l’homme et l’imaginaire du rêve fluctuant selon qu’il monte ou qu’il descend, même si de jeunes écrivains à qui j’ai conseillé d’observer les détails, qu’ils aient l’air importants ou dérisoires, ces détails triviaux qui sont si souvent d’une très grande importance, m’écriront sûrement sans tarder après des années de silence pour me dire que ce hangar n’était pas du tout militaire et qu’il était en bois. Peut-être qu’il était à la fois de tôle et de bois.

Cet endroit — si improbable pour rassembler de jeunes écrivains venus des quatre coins des États-Unis et de l’étranger, bien qu’il n’y ait pas de pays plus étranger que l’Amérique aux yeux des Américains qui essaient de la comprendre vraiment, et pour inviter les Muses à se rassembler ici puis à déposer leur couronnes de laurier et leurs guirlandes de fleur sur les cheveux en bataille de ces jeunes comme sur les vieux crânes chauves des maîtres en sagesse artistique, malgré une ou deux statues grotesques, renversées, et quelques étranges morceaux de bois mort posés au bord de la fenêtre comme autant de sculptures du hasard, et peut-être un palmier dont on espérait qu’il pousserait dans son pot, et tous les magazines qui virevoltaient partout comme s’ils avaient des ailes, dont certains en Sanskrit, langue qui selon moi a toujours été la langue du hiéroglyphe en forme de flocon désignant le paradis, et d’autres écrits dans cette langue mystérieuse qu’est l’anglais et d’autres encore en américain, son dérivé qui ne manque en rien d’excellence ni d’élégance — comptait deux pièces comme les deux chambres d’un coquillage hermaphrodite, des antres de la création, devrais-je dire (de l’homme construisant d’autres demeures aussi majestueuses que ce nautile aux multiples cavités où l’âme était censée loger, se déplaçant de chambre en chambre, construisant en se déplaçant, de l’homme rêvant ce monde et les tours altières d’Ilium et la mer lie-de-vin et le visage pour qui furent lancés mille vaisseaux et le cheval de bois qui contenait probablement des écrivains), une pièce pour la prose, vraisemblablement mon département, elle qui, aux yeux de certains, devrait être tout ce qu’il y a de plus aride, de plus rasant, comme les rapports actuariels d’une assurance, juste une entaille dans la langue, une sorte de psychologie hasardeuse du coup d’essai et de la débâcle, elle qui, selon nous, offrait une certaine beauté, une exaltation d’un certain genre la reliant à la poésie de la vie, une autre pièce pour la poésie qui, selon certains, devrait être un champ à part bordé de tout ce qui rime et tinte, d’assonances et de dissonances comme autant de buissons en fleurs, de sonnets sur les bonnets, d’élégies aux amours mortes, d’épithalames, une réserve pour les poètes sauvages qui connaissent l’inspiration divine et tous leurs anciens mystères, leurs emblèmes, leurs symboles, leurs énigmes, leurs miniatures, leurs rapports au cosmos, et j’espère vraiment que dans la fièvre du soi-disant progrès matériel ce petit abri n’a pas disparu comme dans certains contes orientaux, n’a pas disparu de la surface de la terre en une nuit comme emporté par le grand pingouin qui emporte de nombreuses entités mythologiques depuis que de si nombreux écrivains talentueux sont sortis par la porte de leur atelier, un nid l’œuf du grand pingouin comme un nid, des écrivains qui font de la poésie, des écrivains qui font de la prose, et d’autres qui combinent miraculeusement les deux. Ces différences entre la prose et la poésie, ne sont elles-pas plus liées au souci de définition qu’à la réalité de l’art ? Le grand roman a toujours été le poème, la parabole de l’existence qui se ramifie. Bien sûr, seuls ceux qui sont des poètes par nature savent cela, mais tout homme, auteur ou lecteur, ne pourrait-il pas cacher un poète comme il cache un romancier ?

Traduction : Fanny Quément

Not to be followed unless I find a publisher.

Publication d’origine dans la revue Mademoiselle, 1965.


Carol Ann Duffy – « Nu féminin debout »

« Standing Female Nude », 1985

Nu féminin debout


Six heures à tenir pour quelques francs.
Ventre miches nibard en plein jour,
il me prend mes couleurs. Un peu plus à droite,
Madame. Et merci de ne plus bouger.
Mon sort sera d’être analysée et pendue
aux murs de grands musées. La bourgeoisie s’extasiera
devant l'image de cette pute fluviale. Ils appellent ça de l’Art.


Peut-être. Il s’inquiète des volumes, de l’espace.
Moi, du prochain repas. Vous maigrissez,
Madame, faites attention. J’ai les seins qui tombent
un peu, il fait froid dans l’atelier. Dans les feuilles de thé
je vois la Reine d’Angleterre contempler
ma silhouette. Magnifique, murmure-t-elle
en passant. Ça me fait marrer. Il s’appelle


Georges. Les autres disent que c’est un génie.
Il lui arrive de perdre sa concentration
et de tendre vers ma chaleur.
Il s’empare de moi sur la toile chaque fois qu’il trempe
sa brosse dans la peinture. Petit homme,
tu ne pourras jamais t’offrir les arts que je vends.
Aussi pauvres l’un que l’autre, on se débrouille comme on peut.
Je lui demande Pourquoi faites-vous ça ? 
Il le faut. Je n’ai pas le choix. Taisez-vous.
Mon sourire le trouble. Ces artistes
se prennent trop au sérieux. Le soir je me gorge
de vin et je danse de bar en bar. Il me montre fièrement
l’œuvre achevée, allume une cigarette. Je dis
Douze francs et j’attrape mon châle. Elle ne me ressemble pas.

Traduction : Fanny Quément


Elizabeth Bishop – « Un art »

De la perte

« One Art » / « Un art » est une villanelle, c’est-à-dire une forme poétique fondée sur le retour de deux vers rimés au fil de cinq tercets suivis d’un quatrain. L’art dont parle « One Art » est l’art de la perte comme art de vivre et comme art poétique. L’occasion d’apprendre à perdre les rimes ?

D’abord les garder :

Un art

L’art de perdre n’est en rien difficile :
tant de choses semblent si franchement vouloir
être perdues que leur perte n’a rien d’un péril.

Perdez chaque jour une chose. Acceptez le tracas fébrile
des clefs perdues, l’heure qui tient du cauchemar.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

Entraînez-vous alors à perdre plus et plus vite :
des lieux, des noms, et d’un prochain départ
la destination. Cela n’aura jamais rien d’un péril.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez ! Voilà que file
la dernière ou presque des trois maisons chères à mon cœur.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

J’ai perdu deux villes, fort jolies. Et plus que des villes,
mes propres royaumes, deux fleuves, un continent à part.
Ils me manquent, mais il n’y avait là aucun péril.

— Même te perdre, toi (la voix malicieuse, un geste
que j’adore) ne me fera pas mentir. Il est notoire
que l’art de perdre n’a pas grand-chose de difficile
bien que l’on puisse y voir (oui, écrivez-le !) comme un péril.

Mais le péril en lieu du désastre (« disaster ») pour décrocher la rime, c’est un peu dommage. Alors, faire place au désastre en perdant toute rime :

Un art

L’art de perdre n’est en rien difficile :
tant de choses semblent brûler d’une envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perdez chaque jour une chose. Acceptez l’agitation
des clefs perdues, l’heure de tracas.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

Entraînez-vous alors à perdre plus et plus vite :
des lieux, des noms, et la destination de votre
prochain voyage. Cela n’aura jamais rien d’un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez ! La dernière
ou presque de mes trois chères maisons m’a quittée.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

J’ai perdu deux villes, fort jolies. Et plus encore,
mes propres royaumes, deux fleuves, tout un continent.
Ils me manquent, mais cela n’avait rien d’un désastre.

— Même te perdre, toi (la voix malicieuse, un geste
que j’adore) ne me fera pas mentir. Il est évident
que l’art de perdre n’est pas vraiment difficile
bien que l’on puisse y voir (oui, c'est le mot !) comme un désastre.

Est-ce à dire que qui perd gagne ? Au final un équilibre à trouver, et l’audace d’une métamorphose in extremis :

Un art

L’art de perdre n’est en rien difficile :
tant de choses semblent si franchement vouloir
être perdues que leur perte n’a rien d’un désastre.

Perdez chaque jour une chose. Acceptez la quête fébrile
des clefs perdues, la bonne heure de tracas.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

Entraînez-vous alors à perdre plus et plus vite :
des lieux, des noms, et d’un prochain départ
la destination. Cela n’aura jamais rien d’un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez ! Voilà que file
la dernière ou presque de mes trois chères maisons.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

J’ai perdu deux villes, fort jolies. Et plus que des villes,
mes propres royaumes, deux fleuves, tout un continent.
Ils me manquent, mais cela n’avait rien d’un désastre.

— Même te perdre, toi (la voix malicieuse, un geste
que j’adore) ne me fera pas mentir. Il est évident 
que l’art de perdre n’est pas vraiment difficile
bien que l’on puisse y voir (oui, écrivez-le !) comme un péril.

Je veux des rimes, pas des chevilles.

Elizabeth Bishop et Alice Methfessel.

Traductions : Fanny Quément

Cet exercice de traduction s’inscrit dans une série contre l’épuisement :


Adam Harper – « Soigner par le synthétiseur »

Utopies et dystopies

« Nous touchons ici à l’un des principaux problèmes qui influencèrent la réception et l’interprétation du synthétiseur (et de bien d’autres innovations en matière de technologie musicale) au cours de l’histoire. Depuis le XVIIIème siècle, à tout le moins, les avancées de la science, de la technologie et du rationalisme proclamé dans les sciences et les arts trouvent leurs critiques chez les romantiques de toutes sortes, qui se montrent parfois particulièrement craintifs (à tort ou à raison) quand ces avancées gagnent le terrain de l’expression des émotions, comme celui des arts et de la musique, ou quand elles nous éloignent d’expériences et d’arts de vivre authentiques. […] De ce point de vue, qui préfère l’ « authentique » à la « synthèse », l’ « organique » à l’ « artificiel », il était hors de question que le synthétiseur puisse être sain, et encore moins qu’il ait des vertus thérapeutiques. »

L’intégralité de l’article est disponible dans le supplément Musique et soin publié chez Audimat en 2020.


Ellen Willis – Pour l’amour d’Emma

Goldman, bien sûr.

Village Voice, décembre 1989

La tyrannie n’apporte aucune joie. La liberté procure du plaisir. S’affranchir de la tyrannie procure un sentiment d’extase. Le plaisir, la joie et l’extase relèvent tous de l’érotique comprise comme la volupté que l’être corporel ou sensoriel éprouve dans la liberté de s’avancer vers le monde, de s’y engouffrer et de l’engloutir. La liberté dans le plaisir, le plaisir dans la liberté — danser et baiser (oui, Emma), et connaître des visions (sous l’influence de substances, ou non), et travailler sur des choses qui nous stimulent et nous semblent cruciales, et vivre dans la coopération, l’amitié et l’amour entre personnes libres qui se respectent, et avoir la possibilité d’être véritablement responsables de nos propres vies, de mettre nos visions en pratique… cette liberté et ce plaisir sont au cœur de toute vraie révolution.

De nos jours l’Europe de l’Est revendique des libertés dont les Américains jouissent déjà, en théorie du moins, mais cette espèce de démocratie a le chic de nous échapper. Comment toute cette histoire va-t-elle se terminer, et par où va-t-on recommencer ? À l’heure où les Tchèques et les Allemands de l’Est descendent dans les rues, emportant dans leur libre mouvement leurs états bureaucratiques qui ne sont que stase et chagrin, mes propres terminaisons nerveuses en sont parcourues de frissons. « Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas nous ? », me dis-je. Pas étonnant que nos bureaucrates à nous se montrent nerveux. La révolution est contagieuse : elle suscite une attente subversive du plaisir.

En effet, l’un des principes fondamentaux de notre révolution était la poursuite du bonheur comme droit inaliénable. Mais ces jours-ci, cette quête fait régulièrement l’objet de propos calomnieux qui la disent irresponsable, égoïste et narcissique. Le mépris du plaisir et la terreur qu’il inspire (ainsi que les désirs refoulés et contrariés dont il fait l’objet) nourrissent tous ces grands délires hystériques autour des drogues et du sexe. La réticence qu’ont les gauchistes et les féministes à défendre pleinement le plaisir a faussé le débat sur l’avortement, mettant sur la défensive les avocats du « choix », car le fond du problème, c’est bien la liberté sexuelle des femmes, qui fait partie intégrante de la liberté même. Il s’agit moins d’avoir « le droit de contrôler nos corps » que la liberté d’accepter nos corps et de nous en délecter, d’explorer les plaisirs dont nous sommes capables. Sans cette liberté nous sommes des êtres divisés, mutilés, empêchés dans notre avancée vers le monde, pris au piège de la stase à laquelle les femmes ont historiquement été condamnées.

Mais cette révolution, la révolution érotique, la vraie, pas les petites lapines de chez Playboy, doit commencer par les enfants. Nous vivons une époque où la peur de la sexualité des enfants est projetée sur un certain nombre de cas d’abus sexuels très médiatisés où se mêlent des allégations bizarres, une atmosphère de chasse aux sorcières et un manque de preuves* ; une époque où les « spécialistes » peuvent affirmer sérieusement que si des enfants partagent des jeux sexuels, c’est qu’ils ont été abusés, tandis que recourir au lavage de cerveau pour les forcer à « avouer » qu’ils ont été agressés est la preuve de leur protection ; où (comme toujours) empêcher les enfants dans l’exploration de la sexualité n’est pas considéré comme un abus mais comme un geste moral ; où des lois qui obligent les adolescentes à signaler toute grossesse à leurs parents avant d’avorter sont présentées par des hypocrites comme une façon de donner aux parents une chance d’aider leurs enfants à un moment critique, alors qu’elles sont en réalité motivées par une haine de la sexualité des adolescents ainsi que par le désir de restaurer la colère parentale comme dissuasion et punition. Oserons-nous formuler cette revendication radicale, que la sexualité des enfants soit reconnue et protégée aussi bien de son exploitation que de son inhibition par les adultes ? Que les adolescentes n’aient pas seulement le droit à la contraception et à l’avortement, mais à tout ce dont elles ont besoin en matière d’information, de conseil et de soutien social, émotionnel et médical pour exprimer leur sexualité de façon sûre et responsable ?

Il est grandement ironique qu’être prolife veuille aujourd’hui dire qu’on s’oppose à l’avortement. À l’origine, c’étaient des penseurs de la radicalité sexuelle tels que Wilhelm Reich et A. S. Neill qui employaient cette expression pour signifier pro-sexe, pro-liberté, pro-plaisir. Bien sûr, pour eux, la vie est synonyme d’éros, le but comme l’essence de la vie étant de se réjouir activement d’être en vie. Pour le mouvement contre l’avortement, la vie est un absolu, un fétichisme de l’existence biologique en elle-même.

Et dans un autre contexte, il ne faudrait pas confondre vivre et survivre. Ce qu’il y a de plus terrible avec le SIDA, c’est qu’en plus de prendre des vies, il menace de tuer le désir ; et cette menace fait partie de ce que nous devons combattre. Si nous désespérons de la liberté et du plaisir, abandonnant ainsi la révolution, il n’y aura plus lieu d’avoir peur de mourir du SIDA : nous serons déjà morts.

Titre original : « To Emma, with Love »

Traduit par Fanny Quément

* Pour une réflexion plus approfondie sur ces questions épineuses, voir par exemple https://lundi.am/le-systeme-de-l-enfance

Le piège de cette image étant que l’article figure en réalité dans une autre anthologie.

Il faut traduire Ellen Willis.


Elizabeth Bishop — « Crusoé en Angleterre »

Penser l’insulaire par la poésie

Cette traduction s’inscrit dans une série contre l’épuisement.

Crusoé en Angleterre

Un nouveau volcan s’est éveillé,
disent les journaux, et la semaine dernière je lisais
qu’un navire avait vu la naissance d’une île :
d’abord à dix miles un crachat de vapeur...
puis une petite tache noire (du basalte, probablement)
s’est élevée dans les jumelles du second
pour se figer à l’horizon comme une mouche.
Ils l’ont nommée. Mais ma pauvre petite île reste
inredécouverte, irrenommable.
Jamais aucun livre n’a vu juste.

Alors. J’avais cinquante-deux
misérables petits volcans que je pouvais gravir
en quelques grandes glissades —
des volcans morts comme des tas de cendre.
Je m’asseyais au bord du plus élevé
pour compter les autres plantés là,
nus et plombés, la tête pulvérisée.
Je me disais que s’ils avaient la taille
de volcans normaux, j’étais
désormais un géant ;
et si j’étais désormais un géant,
comment supporter l’idée qu’elles fussent si grandes,
les chèvres et les tortues,
les mouettes, ou la cohue des vagues
— en hexagone étincelant elles
approchaient toujours mais jamais tout à fait,
étincelle sur étincelle, bien que le ciel
fût surtout gris.

Mon île avait un peu l’air
d’un dépotoir à nuages. Tout le rebut
de l’hémisphère arrivait là, nuages en suspens
sur les cratères — leur gorge en feu
me brûlait les doigts.
Était-ce donc pour cela qu’il pleuvait tant ?
Et que parfois toute l’île était sifflement ?
Les tortues trimballaient leurs grands dômes
en sifflant comme des bouilloires.
(Et j’aurais pris, j’aurais sacrifié des années
pour avoir un semblant de bouilloire).
Les coulées de lave, plongeant vers la mer,
se mettaient à siffler. Je me retournais. Pour constater
que c’étaient encore d’autres tortues.
Toutes les plages étaient de laves en tous genres,
noires, rouges, et blanches, et grises ;
leurs couleurs marbrées faisaient un parfait nuancier.
Et j’avais mes trombes marines. Oh,
par demi-douzaines, au loin,
je les voyais passer, s’avancer, reculer,
la tête en nuage, à pieds joints dans leurs remous
de blancheur.
Cheminées de verre, êtres de verre
souples, graciles, liturgiques… Je regardais
l'eau s’élever en spirale comme de la fumée.
Elles étaient belles, oui, mais peu causantes.

Je m’apitoyais souvent sur mon sort.
« Est-ce que j’ai mérité ça ? J’imagine que oui.
Sinon je ne serais pas là. Est-ce
un choix que j’ai fait à un moment donné ?
Je ne sais plus, mais c’est possible ».
De toute façon, pourquoi blâmer l’apitoiement ?
Assis familièrement au bord d’un cratère,
les guibolles dans le vide, je me disais
« Pitié bien ordonnée commence en ta demeure ». Alors plus 
je m’apitoyais, plus je me sentais chez moi.

Le soleil se couchait sur la mer ; le même étrange soleil
se levait sur la mer,
et il n’y en avait qu'un, comme moi.
Il n’y avait ici qu’un seul type de chaque chose :
un seul escargot arboricole, d’un bleu violacé vif,
à la coquille fragile, rampait de toutes parts,
rampait sur la seule espèce d’arbre,
un machin terne et broussailleux.
Les coquilles s’amoncelaient au-dessous
et, de loin,
on eût juré voir des parterres d’iris.
Il y avait une baie unique, d’un rouge foncé.
J’y goûtai, une à la fois, à des heures d’intervalle.
Un peu acides, pas mauvaises, comestibles —
alors je me fis un breuvage maison. Je buvais
ce truc à bulles infâme et caustique
qui montait vite à la tête
tout en jouant de ma flûte maison
(Je crois que sa gamme était la plus bizarre au monde)
et je dansais en criant, grisé, parmi les chèvres.
Maison ! Maison! Ne sommes-nous pas tous fait-maison ?
J’avais une affection profonde pour
la moindre de mes industries insulaires.
Non, pas exactement, car la moindre
était une misérable philosophie.

Parce que j’en savais trop peu.
Pourquoi ne maîtrisais-je rien ?
Le théâtre grec ou l’astronomie ? Les livres
que j’avais lus étaient criblés de blancs,
et les poèmes… je voulus
en réciter à mes parterres d’iris
« Elles brillent pour l’œil intérieur,
Félicité... » Quelle félicité ?
Une des premières choses que je fis,
à mon retour, fut de regarder.

L’île sentait la chèvre et le guano.
Les chèvres étaient blanches, les mouettes aussi,
et pas assez farouches à mon goût, ou peut-être
me prenaient-elles pour une des leurs, chèvre ou mouette.
Bêh, bêh, bêh et cri, cri, cri,
bêh… cri… bêh… je les entends
encore, et j’ai mal aux oreilles.
Ces cris interrogateurs, ces réponses équivoques
sur une terre où la pluie sifflait,
où sifflaient les tortues vagabondes,
je n’en pouvais plus.
Quand toutes les mouettes s’envolaient d’un coup, elles faisaient
le bruit d’un grand arbre en plein vent, de ses feuilles.
Je fermais les yeux pour m’imaginer un arbre,
un chêne, par exemple, qui ferait vraiment de l’ombre, quelque part.
On m’avait dit que les bêtes avaient parfois le mal des îles.
J’avais l’impression que c’était le cas.
L’un des boucs restait au sommet du volcan
que j’avais baptisé Mount Despair ou Mont d’Espoir
(j’avais tout le temps de jouer sur les mots)
et il bêlait et bêlait encore en humant l’air.
Je l’attrapais par la barbichette et le regardais.
Ses pupilles, horizontales, se rétractaient
et n’exprimaient rien, ou un peu de malice.
Même les couleurs, je n’en pouvais plus !
Un jour je pris un chevreau pour le teindre en rouge vif
avec mes baies rouges, rien que pour voir
quelque chose d’un peu différent.
Ensuite la mère ne voulut plus le reconnaître.

Le pire, c’étaient les rêves. Bien sûr je rêvais de nourriture
et d’amour, mais ce n’était pas
pour me déplaire. Mais dans d’autres rêves
j’égorgeais par exemple un enfant, l’ayant pris
pour un chevreau. Je faisais des
cauchemars où d’autres îles
s’étendaient au large, des infinités
d’îles, des îles nées d’îles
comme des îles-têtards
nées de grappes d’œufs, et je savais que j’allais devoir vivre
sur chacune d’elles, en fin de compte,
un temps fou, inventoriant leur flore,
leur faune, leur géographie.

Au moment même où je pensais m’effondrer
dans la seconde, apparut Vendredi.
(Sur ce point les récits ont vraiment tout faux).
Vendredi était chouette.
Vendredi était chouette, et nous étions amis.
S’il avait pu être une femme !
Je voulais perpétuer les miens,
et lui aussi, je crois, pauvre garçon.
Je le voyais parfois s’occuper des chevreaux,
faire la course avec eux, en prendre un dans ses bras.
— Joli spectacle : il avait un joli corps.

Et puis un jour ils sont arrivés et nous ont emmenés.

Aujourd’hui je vis ici, sur une île
qui cache bien son jeu, mais qui décide ?
Mon sang regorgeait d’îles, ma cervelle
était leur lait. Mais cet archipel
s’est tari. Je suis vieux.
Je m’ennuie, aussi, à boire mon vrai thé
sous un toit sans intérêt.
Le couteau posé là sur l’étagère —
il empestait le sens, comme un crucifix.
Il était vivant. Pendant combien d’années l’avais-je
supplié, imploré de ne pas casser ?
J’en connaissais par cœur chaque entaille et chaque rayure,
la lame bleuté, la pointe en moins,
les veines du manche en bois.
Il ne veut plus du tout me voir.
L’âme vivante s’en est exfiltrée.
Mes yeux se posent sur lui et passent leur chemin.

Le musée du coin m’a demandé de
tout leur céder :
la flûte, le couteau, les chaussures racornies,
mes braies de cuir qui tombent en miette
(leur poil est mité),
le parasol pour lequel j’avais mis si longtemps
à me rappeler l’agencement des tiges.
Il marche encore, mais une fois refermé,
on croirait un oiseau chétif et plumé.
Ces choses, qui pourrait en vouloir ?
— Et Vendredi, mon cher Vendredi mort de la rougeole,
cela fera dix-sept ans quand viendra mars.

Traduction : Fanny Quément

Elizabeth Bishop avait lancé à son ami poète Robert Lowell : « Quand tu écriras mon épitaphe, il te faudra dire que jamais personne ne connut vie plus solitaire ». Il est finalement écrit :


Rob Gallagher – « Punk comme un porc »

Ado et coupable ?

« Le punk était censé changer ce monde de merde. C’était ça, l’idée. Si les Freeze avaient chanté des trucs racistes, j’aurais jamais laissé passer ça, je serais tout de suite intervenu. Mais, bizarrement, on ne voyait pas où était le problème quand il s’agissait de s’en prendre aux femmes. »

L’intégralité de l’article est disponible dans le quatorzième numéro de la revue Audimat.

David Toop – « Sauver l’ambient »

Vous reprendrez bien un peu de réalité ?

« Ce que j’entends par « écoute ambiante », c’est une écoute qui dépasse largement le territoire d’une entité contenue et individualiste, cet être égoïste qui se situe lui-même au centre de l’univers. Selon cette définition, les oreilles ne sont pas un organe de réception passif, des trous dans cette cuirasse qui protège l’activité neurologique et biologique, de simples trous qui se feraient pénétrer. Essayons de voir l’écoute sous un autre angle : elle pourrait métaphoriquement prendre la forme d’un être tentaculaire dont les excroissances intelligentes et souples exploreraient des mondes proches ou lointains, enserrant amoureusement tout événement sonore captivant, prometteur, incontournable, attirant, séduisant, nourrissant. »

L’intégralité de l’article est disponible dans le quatorzième numéro de la revue Audimat.


Il faut traduire Ellen Willis

J’insiste.

Elle écrivait des essais dans le sens traditionnel du terme (la « pesée » de la racine latine, l’ « épreuve » ou la « tentative » de l’ancien Français), mais avec l’exubérance américaine d’Emerson, de Thoreau et d’Ellison, doublée de la force des femmes américaines.

Emily Greenhouse, Dissent, 2014.

Il y a de cela un an, la revue Audimat me confiait deux textes à traduire d’un même geste, puisqu’ils se faisaient écho. L’un était signé Mark Fisher, souvent connu du lectorat francophone pour Le Réalisme capitaliste. L’autre était le travail d’une femme dont je n’avais encore jamais entendu le nom : Ellen Willis.

Flattée d’avoir à traduire Fisher, je réalisai qu’en réalité, m’atteler à Willis serait encore plus gratifiant et déterminant.

Je découvris en effet, à cette occasion, l’une de ces œuvres dont la traduction manque cruellement au paysage éditorial français.

Son absence fait tache, oui. C’est un minable trou en plein milieu d’un puzzle qu’on aurait renoncé à compléter après avoir vaguement fait semblant de chercher la pièce dans les replis du canap. Une de ces béances dont on détourne poliment ou amèrement le regard. Et le puzzle auquel manque cette pièce n’est rien de moins que l’histoire des féminismes et des pensées radicales.

Il faut donc lire Willis.

Et puisque je ne lis vraiment bien qu’en traduisant, il me faut traduire Willis.

Et puisque d’autres ne peuvent la lire dans le texte, il nous faut traduire et publier Willis.

Je m’autorise ce mode injonctif parce que le journalisme de Willis fait œuvre, et parce qu’il faut parfois dire finies les conneries.

Pendant plus de quatre décennies, de l’âge d’or de la contre-culture à la guerre contre le terrorisme, Ellen Willis n’a cessé d’écrire des articles d’une intelligence démoniaque où l’investigation se mêle à l’introspection, l’intime au politique, le cérébral à l’intuitif. En se construisant dans la narration, sa pensée se fait limpide et captivante. Elle écrivait pour le New Yorker, Village Voice, Rolling Stone, le New York Times…

Parcourir The Essential Ellen Willis, c’est s’immerger dans les détails d’un procès pour viol et dans les témoignages des militantes de la lutte pour le droit à l’avortement, dresser les sombres bilans de Woodstock et de la révolution sexuelle, tantôt déconstruire le discours du féminisme conservateur, tantôt découvrir les déboires du féminisme radical, se demander quelles guerres mener et quelles guerres décrier, penser le désir et l’utopie, et surtout, avoir le plaisir de la suivre dans ses raisonnements comme dans ses voyages.

À Jérusalem, au milieu des années 1970, elle met son féminisme et son esprit critique à l’épreuve d’un prosélytisme plus déstabilisant que prévu : « Vivre avec des Juifs orthodoxes, c’était comme être la seule personne sobre au beau milieu d’une fête où tout le monde est défoncé : au bout d’un certain temps, par pure nécessité sociale, on se retrouve perché par procuration ». Au début des années 1980, lassée de New York, elle part traverser l’Amérique en bus et nous offre le récit d’une échappée parfaitement décevante et néanmoins magnifiquement dénuée de toute nostalgie.

Loin de fournir un quelconque prêt-à-penser dogmatique et loin de toute morale militante, Willis problématise, nuance, doute, interroge et donne à penser, et ce avec autant de style que de clarté. C’est en cela que son travail mérite reconnaissance.

« Aimer le punk en féministe », publié dans le 11ème numéro de la revue Audimat, est disponible sur commande ou sur CAIRN.

J’ai traduit, depuis, « The Last Unmarried Person in America », ainsi que « Last Year in Jerusalem », qui attendent impatiemment, en bons enfants terribles, de trouver une maison d’édition.

Bien d’autres textes disponibles dans The Essential Ellen Willis me semblent incontournables : « Janis Joplin », « The Trial of Arline Hunt », « Abortion: Is a Woman a Person ? », « Feminism, Moralism and Pornography », « The Family, Love it or Leave it », « Radical Feminism and Feminist Radicalism », « Escape from New York », « The Drug War : Hell No I Won’t Go », « Ending Poor People As We Know Them », « Monica and Barbara and Primal Concerns », « Why I’m not for Peace »…

Il faut.


Elizabeth Bishop – Deux poèmes

Contre l’épuisement

À ce jour, à ma connaissance, les traductions françaises de l’œuvre poétique d’Elizabeth Bishop sont toutes épuisées.*

Or, il m’est inconcevable que le lectorat francophone soit privé de son esprit, de sa poésie scrupuleuse où règne le souci du détail, de son Crusoé dépressif, de son bestiaire à l’inquiétante étrangeté, de ses questions d’échelles et de proportions, de ses jeux de cache-cache avec les autres, avec les choses, avec les mots surtout.

Asthmatique, alcoolique, Elizabeth Bishop semble presque s’être économisée dans l’écriture, au profit d’un style qui fuit le spectaculaire et préfère le grondement sourd du volcan à toute effusion. Elle sait faire preuve de discrétion jusque dans les moments de révélation. Mais la discrétion, on le sait, fait rarement vendre.

Dommage qu’on relègue aux oubliettes des livres « épuisés » cette voix qui flirte, justement, avec l’épuisement, alors même qu’un roman très demandé ces dernières années, L’Art de perdre, doit son titre à Bishop.

En attendant d’avoir l’occasion de traduire « The Art of Losing », « The Moose », « Sestina » ou « The Sandpiper » pour ce site ou pour une nouvelle édition française, voici ma traduction de « The Man-Moth » et de « In the Waiting-Room ».

Précisons que « The Man-Moth » est né d’une coquille : un « mammoth » (mammouth) devenu « man-moth », c’est-à-dire un homme-phalène que j’appellerai « papillom de nuit », par respect pour cette origine typographique.

* Complément d’info du 09/12/2020 : Deux recueils traduits par Claire Malroux sont encore en vente sur le site de l’éditeur Circé, qui dispose sûrement d’un petit stock, mais ils ne sont pas commandables en librairie. La publication de l’anthologie annoncée chez Points est reportée à une date inconnue, ce qui peut vouloir dire que le projet est abandonné. Mes tentatives pour contacter cet éditeur et lui demander ce qu’il en était sont restées sans succès.

Le Papillom de nuit

Ici, là-haut,
du caillé de lune emplit les fissures des immeubles.
Pour toute ombre l’Homme a celle de son couvre-chef.
Elle gît à ses pieds comme un socle où poser une poupée,
et lui, on dirait une épingle à l’envers, la pointe aimantée par la lune.
Il ne voit pas cette lune ; il en observe seulement les principales caractéristiques,
cette étrange lumière qu’il sent sur la peau de ses mains, ni chaude, ni froide,
d’une température qu’aucun thermomètre ne peut mesurer.

Mais quand le Papillom
fait une de ses rares et néanmoins occasionnelles apparitions,
la lune lui semble fort différente. Il émerge
d’une bouche à l’angle d’un caniveau
et se met à arpenter nerveusement la façade des immeubles.
Il croit que la lune est un petit trou tout en haut du ciel,
la preuve que le ciel n’est pas un bon abri.
Il tremble, mais doit mener l’enquête aussi haut que possible.

Sur les façades,
son ombre s’étire derrière lui comme le voile d’un photographe
et dans sa fébrile ascension, il espère enfin parvenir
à passer sa petite tête par cette ouverture nette et ronde
pour se faire éjecter comme d’un tube, traçant ses boucles noires sur le clair.
(L’homme, en contrebas, ne se berce pas de telles illusions).
Mais la plus grande peur du Papillom est aussi son devoir, même
s’il échoue, bien sûr, et retombe apeuré, bien qu’indemne.

Il s’en retourne alors
vers la pâleur et le ciment des couloirs qu’il appelle sa maison. Il voltige
et volette, sans parvenir à monter à bord des métros silencieux
aussi vite qu’il le voudrait. Les portes se referment sur-le-champ.
Le Papillom s’assied toujours dans le mauvais sens
et le métro démarre tout de suite à cette pleine et terrifiante vitesse,
comme s’il n’y en avait qu’une, et pas la moindre gradation.
Il ne saurait dire à quel rythme il voyage à l’envers.

Il lui faut chaque nuit
traverser des tunnels artificiels et refaire les mêmes rêves.
Comme les pneus qui jalonnent sa rame, ces rêves portent
sa pensée galopante. Il n’ose pas regarder par la fenêtre,
car le troisième rail, l’éternel courant d’air meurtrier,
le talonne. Il voit cela comme un syndrome
héréditaire qu’il pourrait développer. Il doit garder
les mains dans les poches, comme d’autres doivent porter des cache-nez.

Si vous l’attrapez,
braquez une lampe torche sur son œil. C’est une grande et sombre pupille,
une nuit à lui seul, dont l’horizon velu se rétracte
quand il regarde en l’air et ferme les yeux. Alors au coin de sa paupière
une larme, tout ce qu’il possède, comme le dard d’une abeille, se met à perler.
Il la cueille d’une main rusée et si vous n’êtes pas attentif,
il l’avalera. En revanche, si vous regardez bien, il vous la tendra,
tiède comme l’eau des sources profondes et assez pure pour être bue.
Dans la salle d’attente


À Worcester, au Massachusetts,
j’ai accompagné Tante Consuelo
chez le dentiste pour son rendez-vous
et je l’ai attendue assise
dans la salle d’attente du dentiste.
C’était l’hiver. La nuit est tombée
tôt. Dans la salle d’attente
il y avait plein de grandes personnes,
des polaires et des pardessus,
des lampes et des magazines.
Ma tante était dedans,
le temps me semblait long
et j’attendais en lisant
le National Geographic
(je savais lire) et j’en étudiais
attentivement les photographies :
l’intérieur d’un volcan,
noir et plein de cendre ;
et puis il débordait
tout ruisselant de flammes.
Osa et Martin Johnson
en tenue : culotte de cycliste,
bottes à lacets et casque colonial.
Un mort embroché
« Viande humaine », disait la légende.
Des bébés au crâne pointu
avec de la ficelle tout autour de la tête;
des femmes noires et nues
avec du métal tout autour du cou
comme le culot d’une ampoule.
Leur poitrine était terrifiante.
J’ai tout lu d’une traite.
J’étais trop timide pour m’arrêter.
Et puis j’ai regardé la couverture :
les marges jaunes, la date.
Soudain, du dedans,
un oh ! de douleur
— la voix de Tante Consuelo —
ni très fort ni très long.
Cela ne m’a pas du tout étonnée :
je savais déjà que c’était
une idiote, une trouillarde.
J’aurais pu être gênée,
mais non. Ce qui m’a
vraiment sidérée
c’est que c’était moi :
ma voix, dans ma bouche.
Même pas le temps d’y penser,
j’étais mon idiote de tante,
je… nous… nous tombions, tombions,
les yeux rivés sur la couverture
du National Geographic,
février 1918.

Je me suis dit : encore trois jours
et tu auras sept ans.
Une phrase pour ne plus avoir
l’impression de tomber
de la terre ronde en rotation,
dans l’espace froid, bleu-noir.
Mais je le sentais : tu es un Je,
tu es une Elizabeth,
tu es des leurs.
Mais pourquoi fallait-il qu’il en soit ainsi ?
J’osais à peine bouger les yeux
pour voir ce que j’étais.
J’ai regardé du coin de l’œil
— impossible de lever la tête —
quelques genoux gris sombre
des pantalons et puis des jupes et des bottes
et différentes paires de mains
traîtres qui traînaient sous les lampes.
Je savais qu’il ne s’était jamais rien
produit de si étrange, que rien
de plus étrange ne pourrait se produire.

Pourquoi devrais-je être ma tante,
ou moi, ou qui que ce soit ?
Quelles ressemblances —
les bottes, les mains, la voix de la famille
que je sentais dans ma gorge, ou même
le National Geographic
et ces horribles seins qui pendaient —
faisaient de nous un tout,
nous unifiait ?
C’était vraiment —
je ne savais pas
comment le dire —
vraiment « incongru »...
Comment avais-je pu me retrouver ici,
comme les autres, pour entendre
un cri de douleur qui aurait pu
s’amplifier et empirer, mais qui s’était arrêté ?

La salle d’attente était bien éclairée
et trop chauffée. Elle sombrait
sous une grande vague noire,
une autre, et encore une.

Retour à l’intérieur.
C’était la guerre. Dehors,
à Worcester, au Massachusetts,
il y avait la nuit, la boue, le froid,
et c’était toujours le cinq
février 1918.

Traduction : Fanny Quément