Piraterie

Elle observe une torche et ses flammes bleues mangées d’ombres.
*
Ce n'est encore qu'un petit halo, personne ne le voit, mais elle, elle sait que de là viendra l'incendie, un incendie immense, et elle, en plein cœur de ça, il faudra qu'elle se débrouille, ravagée par le feu consciencieux.
Il est devant elle. 
Il n'est pas pressé. 
Il a tout son temps. 
Il a ici son affaire. 
Il est impassible. 
*
Au dessus de la torche elle malaxe une mélasse brillante et sombre comme celle que l’on donne parfois aux animaux par temps de grand froid.
Elle prépare l’huile et distille à feu nu son amertume avec un peu de chaux vive.
*
Doucement
l’épilobe en épi se déploie
et elle s’enfonce dans l’aube précise.
Plante invasive,
osier de feu
elle avance et s’étiole en noir de fumée,
cierge des sorcières, feu sournois, feu mutin.
*
Il n’est pas question d’en rester à de menus incendies
ni de flamber droit.
Elle compte bien  
se frotter au souffre
taquiner les braises  
dissiper les cendres
faire pousser des volcans
improviser des artifices
et se lier d'incandescence.
*
Sous terre, d’autres ont tenu conseil
et la rejoignent pour ouvrir le bal.
*
On regarde l’incendie s’étendre
on avance dans la cendre chaude 
on escarbille les yeux.
On ira pas charbonner
ni bûcher
ou seulement à la lettre :
tout mettre à la broche
tisonner l’air de rien
faire des mots cramés
cautériser les plaies
finir d’incinérer les ordures.
Au contact des flammes on sent la paume de nos mains fondre légèrement.
*
Bras en feu
Gaie comme les sainfoins  
Elle fait la roue sur les remparts
dans l’obscurité bleu-fumée. 

Composé sur le principe de la rhapsodie, du patchwork ou du contreplaqué, ce texte résulte en partie d’un pillage dont les principales victimes sont, dans l’ordre, D. H. Lawrence, Henri Michaux, Phoebe Hadjimarkos Clarke, Caitriona O’Reilley et Aragon.

Il a été écrit et dit à deux voix pour « ouvrir le feu » le soir du 18 février 2022, dans les hangars du collectif La Méandre.

Affiche: Anaïs Blanchard

Gausterie

Juice Casaganthe, l’avait pas les mots, qu’elle disait.  
Soit qu’elle ne les trouvât pas, soit qu’elle les crachât déjà tout pégueux.  
Entre deux longs silences on l’eût dit parlée au travers. Ventriloquée. 
Son phrasé : à la godille, un accordéon plein d’air et de trous.  
Les mots lui venaient à la bouche en tapons remâchés, épars, à demi dissous par les sucs.
Elle avait d’ailleurs dégobillé tout récemment : bribe, subst. fem., morceau de pain que l’on donne aux mendiants. Ou peut-être plus souvent aux canards, aux cygnes et aux pigeons. Le recensement ne permet pas d’établir de statistiques fiables à ce sujet.  
Collectionneuse de coquilles et scoribe des plus zélées, elle n’écrivait néanmoins que par jeux d’adresse, confiant ses torchons à quelques correspondantes soigneusement choisies, une bande de garces erratiques qui, chaque soir et jusqu’aux petites heures, s’adonnaient au travail continu de la ruine, ménageant leurs palabres en épaves, en petits chaos d’une arrogante mesquinerie.  
Car la Casaganthe et sa clique étaient passées maîtres en l’art de treslater.
À savoir, une diablerie quelque part entre un carnage et un haut fait de langue.
C’était inévitable : enfante érable d’un accouplement tricéphale, Juice avait sous l’écorce une langue de glaise fourche et torve à jamais entre deux eaux. Elle ne jurait que par les antagonymes, les mots fourbes et les mots fantômes. Toujours à chercher la compagnie des souffleuses de vers, elle avait cette façon toute impersonnelle de se faire échorteler, outre-penser, avant de lancer de grands éclats de rire qu’elle faisait miroiter ― Alouette, Juice te plume en ré.
Certes, il arrivait qu’elle enfilât sa langue frontale, la seule à ne jamais équivoquer, mais uniquement pour aller piller ce qu’il restait de propos polymorphes dans les usines à langues abandonnées. La chose avait d’ailleurs pris de l’ampleur ces derniers temps. Les treslatresses agissaient en bande. De vrais gangs de trousse-pets. Ça rapinait sec. De retour au bercail elles brassaient du morphème à gogo, il pleuvait des lexèmes, ça sniffait du phonème.  
Roule ta perle.
Et pourtant le silence toujours revenait.
Juice Casaganthe, l’avait pas les mots, mais faudrait pas croire qu’elle s’en plaignait.
Les discours vendus sous vide au rayon prêt-à-parler lui semblaient répugnants d’hygiène.  
Elle fourrait délibérément ses doigts dans des paniers de crabes et s’en allait, clos-poing clopant, dodeliner de la tête au creux des dolines, piétas de son paysage, béances qui n’étaient pour elle qu’aubaines abyssales.  
Alouette, gentille luette,
Alouette,
Je te plume en ré.
 
 
 
 
 
 

Jennifer L. Allan – Les Sirènes des Shetland

Phares et cornes de brume

« Je m’étais figuré le son de la corne de brume comme un chant de solitude, comme le cri d’un grand monstre mélancolique qui résonnerait sur les vastes étendues des mers, généralement dans le vide. Mais j’avais tort. Le souffle de cette machine est le son de l’ami, le son de la civilisation, de la sécurité, de la régularité et du rythme. »

L’intégralité de l’article est disponible dans la revue Habitante, numéro 1.

Ryan Diduck – L’Age de la compression

Tout est sous contrôle

« [O]n peut voir la compression comme une technique permettant d’arrondir les angles d’un son, réduisant ses écarts de fréquence ou d’amplitude jusqu’à ce qu’ils correspondent aux standards des médias d’enregistrement et de diffusion, et ce pour empêcher, in fine, la détérioration ou la destruction des machines. L’automation du risque sur l’ensemble du marché se reflète dans l’automation du side-chaining propre à la production musicale, l’algorithme compresseur anticipant constamment l’attaque sonore, prédisant apparemment l’imprévisible tout en masquant son caractère régulier et inévitable. »

Extrait de « L’Age de la compression », article de Ryan Diduck traduit par Fanny Quément, disponible dans la revue Audimat, n° 16, et d’ici quelques mois sur CAIRN.