Carol Ann Duffy – « Nu féminin debout »

« Standing Female Nude », 1985

Nu féminin debout


Six heures à tenir pour quelques francs.
Ventre miches nibard en plein jour,
il me prend mes couleurs. Un peu plus à droite,
Madame. Et merci de ne plus bouger.
Mon sort sera d’être analysée et pendue
aux murs de grands musées. La bourgeoisie s’extasiera
devant l'image de cette pute à marins. Ils appellent ça de l’Art.


Peut-être. Il s’inquiète des volumes, de l’espace.
Moi, du prochain repas. Vous maigrissez,
Madame, faites attention. J’ai les seins qui tombent
un peu, il fait froid dans l’atelier. Dans les feuilles de thé
je vois la Reine d’Angleterre contempler
ma silhouette. Magnifique, murmure-t-elle
en passant. Ça me fait marrer. Il s’appelle


Georges. Les autres disent que c’est un génie.
Il lui arrive de perdre sa concentration
et de tendre vers ma chaleur.
Il s’empare de moi sur la toile chaque fois qu’il trempe
sa brosse dans la peinture. Petit homme,
tu ne pourras jamais t’offrir les arts que je vends.
Aussi pauvres l’un que l’autre, on se débrouille comme on peut.
Je lui demande Pourquoi faites-vous ça ? 
Il le faut. Je n’ai pas le choix. Taisez-vous.
Mon sourire le trouble. Ces artistes
se prennent trop au sérieux. Le soir je me gorge
de vin et je danse de bar en bar. Il me montre fièrement
l’œuvre achevée, allume une cigarette. Je dis
Douze francs et j’attrape mon châle. Elle ne me ressemble pas.


Elizabeth Bishop – « Un art »

De la perte.

« One Art » / « Un art » est une villanelle, c’est-à-dire une forme poétique fondée sur le retour de deux vers rimés au fil de cinq tercets suivis d’un quatrain. L’art dont parle « One Art » est l’art de la perte comme art de vivre et comme art poétique. L’occasion d’apprendre à perdre les rimes ?

D’abord les garder :

Un art

L’art de perdre n’est en rien difficile :
tant de choses semblent si franchement vouloir
être perdues que leur perte n’a rien d’un péril.

Perdez chaque jour une chose. Acceptez le tracas fébrile
des clefs perdues, l’heure qui tient du cauchemar.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

Entraînez-vous alors à perdre plus et plus vite :
des lieux, des noms, et d’un prochain départ
la destination. Cela n’aura jamais rien d’un péril.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez ! Voilà que file
la dernière ou presque des trois maisons chères à mon cœur.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

J’ai perdu deux villes, fort jolies. Et plus que des villes,
mes propres royaumes, deux fleuves, un continent à part.
Ils me manquent, mais il n’y avait là aucun péril.

— Même te perdre, toi (la voix malicieuse, un geste
que j’adore) ne me fera pas mentir. Il est notoire
que l’art de perdre n’a pas grand-chose de difficile
bien qu’on puisse y voir (oui, écrivez-le !) comme un péril.

Mais le péril en lieu du désastre (« disaster ») pour décrocher la rime, c’est un peu dommage. Alors, faire place au désastre en perdant toute rime :

Un art

L’art de perdre n’est en rien difficile :
tant de choses semblent brûler d’une envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perdez chaque jour une chose. Acceptez l’agitation
des clefs perdues, l’heure de tracas.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

Entraînez-vous alors à perdre plus et plus vite :
des lieux, des noms, et la destination de votre
prochain voyage. Cela n’aura jamais rien d’un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez ! La dernière
ou presque de mes trois chères maisons m’a quittée.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

J’ai perdu deux villes, fort jolies. Et plus encore,
mes propres royaumes, deux fleuves, tout un continent.
Ils me manquent, mais cela n’avait rien d’un désastre.

— Même te perdre, toi (la voix malicieuse, un geste
que j’adore) ne me fera pas mentir. Il est évident
que l’art de perdre n’est pas vraiment difficile
bien qu’on puisse y voir (oui, c'est le mot !) comme un désastre.

Est-ce à dire que qui perd gagne ? Au final un équilibre à trouver, et l’audace d’une métamorphose in extremis :

Un art

L’art de perdre n’est en rien difficile :
tant de choses semblent si franchement vouloir
être perdues que leur perte n’a rien d’un désastre.

Perdez chaque jour une chose. Acceptez la quête fébrile
des clefs perdues, la bonne heure de tracas.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

Entraînez-vous alors à perdre plus et plus vite :
des lieux, des noms, et d’un prochain départ
la destination. Cela n’aura jamais rien d’un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. Et regardez ! Voilà que file
la dernière ou presque de mes trois chères maisons.
L’art de perdre n’est en rien difficile.

J’ai perdu deux villes, fort jolies. Et plus que des villes,
mes propres royaumes, deux fleuves, tout un continent.
Ils me manquent, mais cela n’avait rien d’un désastre.

— Même te perdre, toi (la voix malicieuse, un geste
que j’adore) ne me fera pas mentir. Il est évident 
que l’art de perdre n’est pas vraiment difficile
bien qu’on puisse y voir (oui, écrivez-le !) comme un péril.

Je veux des rimes, pas des chevilles.

Elizabeth Bishop et Alice Methfessel.

Cette traduction s’inscrit dans une série contre l’épuisement :


Adam Harper – « Soigner par le synthétiseur »

Utopies et dystopies.

« Nous touchons ici à l’un des principaux problèmes qui influencèrent la réception et l’interprétation du synthétiseur (et de bien d’autres innovations en matière de technologie musicale) au cours de l’histoire. Depuis le XVIIIème siècle, à tout le moins, les avancées de la science, de la technologie et du rationalisme proclamé dans les sciences et les arts trouvent leurs critiques chez les romantiques de toutes sortes, qui se montrent parfois particulièrement craintifs (à tort ou à raison) quand ces avancées gagnent le terrain de l’expression des émotions, comme celui des arts et de la musique, ou quand elles nous éloignent d’expériences et d’arts de vivre authentiques. […] De ce point de vue, qui préfère l’ « authentique » à la « synthèse », l’ « organique » à l’ « artificiel », il était hors de question que le synthétiseur puisse être sain, et encore moins qu’il ait des vertus thérapeutiques. »

L’intégralité de l’article est disponible dans le supplément Musique et soin publié chez Audimat en 2020.


Violence conviviale

Écartèlement syntaxique
torture par la langue de feu
goutte à goutte de noms propres
lapidation adjectivale
poterne des subordonnées relatives
clivées ardentes
herse d’adverbes
cage à subjonctifs imparfaits
ruptures d’isotopie
brodequins intransitifs
cisailles pronominales
pinces à antécédents
chevalet des prépositions
flagellation par apodose et clausule
masque de l’impersonnel
chambre des ellipses
chiasme d’airain
déterminants à impulsions électriques
manivelle à césures
nominatives en collier
apocope des agonisants
éviscération méthodique
sont les supplices
que vous réserve
traîtres
la traductrice

Ellen Willis – Pour l’amour d’Emma

Goldman, bien sûr.

Village Voice, décembre 1989

La tyrannie n’apporte aucune joie. La liberté procure du plaisir. S’affranchir de la tyrannie procure un sentiment d’extase. Le plaisir, la joie et l’extase relèvent tous de l’érotique comprise comme la volupté que l’être corporel ou sensoriel éprouve dans la liberté de s’avancer vers le monde, de s’y engouffrer et de l’engloutir. La liberté dans le plaisir, le plaisir dans la liberté — danser et baiser (oui, Emma), et connaître des visions (sous l’influence de substances, ou non), et travailler sur des choses qui nous stimulent et nous semblent cruciales, et vivre dans la coopération, l’amitié et l’amour entre personnes libres qui se respectent, et avoir la possibilité d’être véritablement responsables de nos propres vies, de mettre nos visions en pratique… cette liberté et ce plaisir sont au cœur de toute vraie révolution.

De nos jours l’Europe de l’Est revendique des libertés dont les Américains jouissent déjà, en théorie du moins, mais cette espèce de démocratie a le chic de nous échapper. Comment toute cette histoire va-t-elle se terminer, et par où va-t-on recommencer ? À l’heure où les Tchèques et les Allemands de l’Est descendent dans les rues, emportant dans leur libre mouvement leurs états bureaucratiques qui ne sont que stase et chagrin, mes propres terminaisons nerveuses en sont parcourues de frissons. « Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas nous ? », me dis-je. Pas étonnant que nos bureaucrates à nous se montrent nerveux. La révolution est contagieuse : elle suscite une attente subversive du plaisir.

En effet, l’un des principes fondamentaux de notre révolution était la poursuite du bonheur comme droit inaliénable. Mais ces jours-ci, cette quête fait régulièrement l’objet de propos calomnieux qui la disent irresponsable, égoïste et narcissique. Le mépris du plaisir et la terreur qu’il inspire (ainsi que les désirs refoulés et contrariés dont il fait l’objet) nourrissent tous ces grands délires hystériques autour des drogues et du sexe. La réticence qu’ont les gauchistes et les féministes à défendre pleinement le plaisir a faussé le débat sur l’avortement, mettant sur la défensive les avocats du « choix », car le fond du problème, c’est bien la liberté sexuelle des femmes, qui fait partie intégrante de la liberté même. Il s’agit moins d’avoir « le droit de contrôler nos corps » que la liberté d’accepter nos corps et de nous en délecter, d’explorer les plaisirs dont nous sommes capables. Sans cette liberté nous sommes des êtres divisés, mutilés, empêchés dans notre avancée vers le monde, pris au piège de la stase à laquelle les femmes ont historiquement été condamnées.

Mais cette révolution, la révolution érotique, la vraie, pas les petites lapines de chez Playboy, doit commencer par les enfants. Nous vivons une époque où la peur de la sexualité des enfants est projetée sur un certain nombre de cas d’abus sexuels très médiatisés où se mêlent des allégations bizarres, une atmosphère de chasse aux sorcières et un manque de preuves* ; une époque où les « spécialistes » peuvent affirmer sérieusement que si des enfants partagent des jeux sexuels, c’est qu’ils ont été abusés, tandis que recourir au lavage de cerveau pour les forcer à « avouer » qu’ils ont été agressés est la preuve de leur protection ; où (comme toujours) empêcher les enfants dans l’exploration de la sexualité n’est pas considéré comme un abus mais comme un geste moral ; où des lois qui obligent les adolescentes à signaler toute grossesse à leurs parents avant d’avorter sont présentées par des hypocrites comme une façon de donner aux parents une chance d’aider leurs enfants à un moment critique, alors qu’elles sont en réalité motivées par une haine de la sexualité des adolescents ainsi que par le désir de restaurer la colère parentale comme dissuasion et punition. Oserons-nous formuler cette revendication radicale, que la sexualité des enfants soit reconnue et protégée aussi bien de son exploitation que de son inhibition par les adultes ? Que les adolescentes n’aient pas seulement le droit à la contraception et à l’avortement, mais à tout ce dont elles ont besoin en matière d’information, de conseil et de soutien social, émotionnel et médical pour exprimer leur sexualité de façon sûre et responsable ?

Il est grandement ironique qu’être prolife veuille aujourd’hui dire qu’on s’oppose à l’avortement. À l’origine, c’étaient des penseurs de la radicalité sexuelle tels que Wilhelm Reich et A. S. Neill qui employaient cette expression pour signifier pro-sexe, pro-liberté, pro-plaisir. Bien sûr, pour eux, la vie est synonyme d’éros, le but comme l’essence de la vie étant de se réjouir activement d’être en vie. Pour le mouvement contre l’avortement, la vie est un absolu, un fétichisme de l’existence biologique en elle-même.

Et dans un autre contexte, il ne faudrait pas confondre vivre et survivre. Ce qu’il y a de plus terrible avec le SIDA, c’est qu’en plus de prendre des vies, il menace de tuer le désir ; et cette menace fait partie de ce que nous devons combattre. Si nous désespérons de la liberté et du plaisir, abandonnant ainsi la révolution, il n’y aura plus lieu d’avoir peur de mourir du SIDA : nous serons déjà morts.

Titre original : « To Emma, with Love »

Traduit par Fanny Quément

* Pour une réflexion plus approfondie sur ces questions épineuses, voir par exemple https://lundi.am/le-systeme-de-l-enfance

Le piège de cette image étant que l’article figure en réalité dans une autre anthologie.

Il faut traduire Ellen Willis.


Elizabeth Bishop — « Crusoé en Angleterre »

Penser l’insulaire par la poésie.

Cette traduction s’inscrit dans une série contre l’épuisement.

Crusoé en Angleterre

Un nouveau volcan s’est éveillé,
disent les journaux, et la semaine dernière je lisais
qu’un navire avait vu la naissance d’une île :
d’abord à dix miles un crachat de vapeur...
puis une petite tache noire (du basalte, probablement)
s’est élevée dans les jumelles du second
pour se figer à l’horizon comme une mouche.
Ils l’ont nommée. Mais ma pauvre petite île reste
inredécouverte, irrenommable.
Jamais aucun livre n’a vu juste.

Alors. J’avais cinquante-deux
misérables petits volcans que je pouvais gravir
en quelques enjambées glissées —
des volcans morts comme des tas de cendre.
Je m’asseyais au bord du plus élevé
pour compter les autres plantés là,
nus et plombés, la tête pulvérisée.
Je me disais que s’ils avaient la taille
de volcans normaux, j’étais
désormais un géant ;
et si j’étais désormais un géant,
comment supporter l’idée qu’elles fussent si grandes,
les chèvres et les tortues,
les mouettes, ou la cohue des vagues
— en hexagone étincelant elles
approchaient toujours mais jamais tout à fait,
étincelle sur étincelle, bien que le ciel
fût surtout gris.

Mon île avait un peu l’air
d’un dépotoir à nuages. Tout le rebut
de l’hémisphère arrivait là, nuages en suspens
sur les cratères — leur gorge en feu
me brûlait les doigts.
Était-ce donc pour cela qu’il pleuvait tant ?
Et que parfois toute l’île était sifflement ?
Les tortues trimballaient leurs grands dômes
en sifflant comme des bouilloires.
(Et j’aurais pris, j’aurais sacrifié des années
pour avoir un semblant de bouilloire).
Les coulées de lave, plongeant vers la mer,
se mettaient à siffler. Je me retournais. Pour constater
que c’étaient encore d’autres tortues.
Toutes les plages étaient de laves en tous genres,
noires, rouges, et blanches, et grises ;
leurs couleurs marbrées faisaient un parfait nuancier.
Et j’avais mes trombes marines. Oh,
par demi-douzaines, au loin,
je les voyais passer, s’avancer, reculer,
la tête en nuage, à pieds joints dans leurs remous
de blancheur.
Cheminées de verre, êtres de verre
souples, graciles, liturgiques… Je regardais
l'eau s’élever en spirale comme de la fumée.
Elles étaient belles, oui, mais peu causantes.

Je m’apitoyais souvent sur mon sort.
« Est-ce que j’ai mérité ça ? J’imagine que oui.
Sinon je ne serais pas là. Est-ce
un choix que j’ai fait à un moment donné ?
Je ne sais plus, mais c’est possible ».
De toute façon, pourquoi blâmer l’apitoiement ?
Assis familièrement au bord d’un cratère,
les guibolles dans le vide, je me disais
« Pitié bien ordonnée commence en ta demeure ». Alors plus 
je m’apitoyais, plus je me sentais chez moi.

Le soleil se couchait sur la mer ; le même étrange soleil
se levait sur la mer,
et il n’y en avait qu’un, et il n’y avait qu’un moi.
Il n’y avait ici qu’un seul type de chaque chose :
un seul escargot arboricole, d’un bleu violacé vif,
à la coquille fragile, rampait de toutes parts,
rampait sur la seule espèce d’arbre,
un machin terne et broussailleux.
Les coquilles s’amoncelaient au-dessous
et, de loin,
on eût juré voir des parterres d’iris.
Il y avait une baie unique, d’un rouge foncé.
J’y goûtai, une à la fois, à des heures d’intervalle.
Un peu acides, pas mauvaises, comestibles —
alors je me fis un breuvage maison. Je buvais
ce truc à bulles infâme et caustique
qui montait vite à la tête
tout en jouant de ma flûte maison
(Je crois que sa gamme était la plus bizarre au monde)
et je dansais en criant, grisé, parmi les chèvres.
Maison ! Maison! Ne sommes-nous pas tous fait-maison ?
J’avais une affection profonde pour
la moindre de mes industries insulaires.
Non, pas exactement, car la moindre
était une misérable philosophie.

Parce que j’en savais trop peu.
Pourquoi ne maîtrisais-je rien ?
Le théâtre grec ou l’astronomie ? Les livres
que j’avais lus étaient criblés de blancs,
et les poèmes… je voulus
en réciter à mes parterres d’iris
« Elles brillent pour l’œil intérieur,
Félicité... » Quelle félicité ?
Une des premières choses que je fis,
à mon retour, fut de regarder.

L’île sentait la chèvre et le guano.
Les chèvres étaient blanches, les mouettes aussi,
et pas assez farouches à mon goût, ou peut-être
me prenaient-elles pour une des leurs, chèvre ou mouette.
Bêh, bêh, bêh et cri, cri, cri,
bêh… cri… bêh… je les entends
encore, et j’ai mal aux oreilles.
Ces cris interrogateurs, ces réponses équivoques
sur une terre où la pluie sifflait,
où sifflaient les tortues vagabondes,
je n’en pouvais plus.
Quand toutes les mouettes s’envolaient d’un coup, elles faisaient
le bruit d’un grand arbre en plein vent, de ses feuilles.
Je fermais les yeux pour m’imaginer un arbre,
un chêne, par exemple, qui ferait vraiment de l’ombre, quelque part.
On m’avait dit que les bêtes avaient parfois le mal des îles.
J’avais l’impression que c’était le cas.
L’un des boucs restait au sommet du volcan
que j’avais baptisé Mount Despair ou Mont d’Espoir
(j’avais tout le temps de jouer sur les mots)
et il bêlait et bêlait encore en humant l’air.
Je l’attrapais par la barbichette et le regardais.
Ses pupilles, horizontales, se rétractaient
et n’exprimaient rien, ou un peu de malice.
Même les couleurs, je n’en pouvais plus !
Un jour je pris un chevreau pour le teindre en rouge vif
avec mes baies rouges, rien que pour voir
quelque chose d’un peu différent.
Ensuite la mère ne voulut plus le reconnaître.

Le pire, c’étaient les rêves. Bien sûr je rêvais de nourriture
et d’amour, mais ce n’était pas
pour me déplaire. Mais dans d’autres rêves
j’égorgeais par exemple un enfant, l’ayant pris
pour un chevreau. Je faisais des
cauchemars où d’autres îles
s’étendaient au large, des infinités
d’îles, des îles nées d’îles
comme des îles-têtards
nées de grappes d’œufs, et je savais que j’allais devoir vivre
sur chacune d’elles, en fin de compte,
un temps fou, inventoriant leur flore,
leur faune, leur géographie.

Au moment même où je pensais m’effondrer
dans la seconde, apparut Vendredi.
(Sur ce point les récits ont vraiment tout faux).
Vendredi était chouette.
Vendredi était chouette, et nous étions amis.
S’il avait pu être une femme !
Je voulais perpétuer les miens,
et lui aussi, je crois, pauvre garçon.
Je le voyais parfois s’occuper des chevreaux,
faire la course avec eux, en prendre un dans ses bras.
— Joli spectacle : il avait un joli corps.

Et puis un jour ils sont arrivés et nous ont emmenés.

Aujourd’hui je vis ici, sur une île
qui cache bien son jeu, mais qui décide ?
Mon sang regorgeait d’îles, ma cervelle
était leur lait. Mais cet archipel
s’est tari. Je suis vieux.
Je m’ennuie, aussi, à boire mon vrai thé
dans une pièce à la menuiserie triviale.
Le couteau posé là sur l’étagère —
il empestait le sens, comme un crucifix.
Il était vivant. Pendant combien d’années l’avais-je
supplié, imploré de ne pas casser ?
J’en connaissais par cœur chaque entaille et chaque rayure,
la lame bleuté, la pointe en moins,
les veines du manche en bois.
Il ne veut plus du tout me voir.
L’âme vivante s’en est exfiltrée.
Mes yeux se posent sur lui et passent leur chemin.

Le musée du coin m’a demandé de
tout leur céder :
la flûte, le couteau, les chaussures racornies,
mes braies de cuir qui tombent en miette
(leur poil est mité),
le parasol pour lequel j’avais mis si longtemps
à me rappeler l’agencement des tiges.
Il marche encore, mais une fois refermé,
on croirait un oiseau chétif et plumé.
Ces choses, qui pourrait en vouloir ?
— Et Vendredi, mon cher Vendredi mort de la rougeole,
cela fera dix-sept ans quand viendra mars.

Elizabeth Bishop avait lancé à son ami poète Robert Lowell : « Quand tu écriras mon épitaphe, il te faudra dire que jamais personne ne connut vie plus solitaire ». Il est finalement écrit :