Il faut traduire Ellen Willis

J’insiste.

« Elle écrivait des essais dans le sens traditionnel du terme (la « pesée » de la racine latine, l’ « épreuve » ou la « tentative » de l’ancien Français), mais avec l’exubérance américaine d’Emerson, de Thoreau et d’Ellison, doublée de la force des femmes américaines. »

Emily Greenhouse, Dissent, 2014.

Il y a de cela un an, la revue Audimat me confiait deux textes à traduire d’un même geste, puisqu’ils se faisaient écho. L’un était signé Mark Fisher, souvent connu des Français pour Le Réalisme capitaliste. L’autre était le travail d’une femme dont je n’avais encore jamais entendu le nom : Ellen Willis.

Flattée d’avoir à traduire Fisher, je réalisai cependant que m’atteler à Willis serait encore plus gratifiant et déterminant.

Je découvris en effet, à cette occasion, l’une de ces œuvres dont la traduction manque cruellement au paysage éditorial français.

Son absence fait tache, oui. C’est un minable trou en plein milieu d’un puzzle qu’on aurait renoncé à compléter après avoir vaguement fait semblant de chercher la pièce dans les replis du canap. Une de ces béances dont on détourne poliment ou amèrement le regard. Et le puzzle auquel manque cette pièce n’est rien de moins que l’histoire des féminismes et des pensées radicales.

Il faut donc lire Willis.

Et puisque je ne lis vraiment bien qu’en traduisant, il me faut traduire Willis.

Et puisque d’autres ne peuvent la lire dans le texte, il nous faut traduire et publier Willis.

Je m’autorise ce mode injonctif parce que le journalisme de Willis fait œuvre, et parce qu’il faut parfois dire finies les conneries.

Pendant plus de quatre décennies, de l’âge d’or de la contre-culture à la guerre contre le terrorisme, Ellen Willis n’a cessé d’écrire des articles d’une intelligence démoniaque où l’investigation se mêle à l’introspection, l’intime au politique, le cérébral à l’intuitif. En se construisant dans la narration, sa pensée se fait limpide et captivante. Elle écrivait pour le New Yorker, Village Voice, Rolling Stone, le New York Times…

Parcourir The Essential Ellen Willis, c’est s’immerger dans les détails d’un procès pour viol et dans les témoignages des militantes de la lutte pour le droit à l’avortement, dresser les sombres bilans de Woodstock et de la révolution sexuelle, tantôt déconstruire le discours du féminisme conservateur, tantôt découvrir les déboires du féminisme radical, se demander quelles guerres mener et quelles guerres décrier, penser le désir et l’utopie, et surtout, avoir le plaisir de la suivre dans ses raisonnements comme dans ses voyages.

À Jérusalem, au milieu des années 1970, elle met son féminisme et son esprit critique à l’épreuve d’un prosélytisme plus déstabilisant que prévu : « Vivre avec des Juifs orthodoxes, c’était comme être la seule personne sobre au beau milieu d’une fête où tout le monde est défoncé : au bout d’un certain temps, par pure nécessité sociale, on se retrouve perché par procuration ». Au début des années 1980, lassée de New York, elle part traverser l’Amérique en bus et nous offre le récit d’une échappée parfaitement décevante et néanmoins magnifiquement dénuée de toute nostalgie.

Loin de fournir un quelconque prêt-à-penser dogmatique, Willis problématise, nuance, doute, interroge et donne à penser, et ce avec la plus grande clarté. C’est en cela que son travail mérite reconnaissance.

« Aimer le punk en féministe », publié dans le 11ème numéro de la revue Audimat, est disponible sur commande ou sur CAIRN.

J’ai traduit, depuis, « The Last Unmarried Person in America », ainsi que « Last Year in Jerusalem », qui attendent impatiemment, en bons enfants terribles, de trouver une maison d’édition.

Bien d’autres textes disponibles dans The Essential Ellen Willis me semblent incontournables : « Janis Joplin », « The Trial of Arline Hunt », « Abortion: Is a Woman a Person ? », « Feminism, Moralism and Pornography », « The Family, Love it or Leave it », « Radical Feminism and Feminist Radicalism », « Escape from New York », « The Drug War : Hell No I Won’t Go », « Ending Poor People As We Know Them », « Monica and Barbara and Primal Concerns », « Why I’m not for Peace »…

Il faut.


Elizabeth Bishop – Deux poèmes

Contre l’épuisement.

À ce jour, à ma connaissance, les traductions françaises de l’œuvre poétique d’Elizabeth Bishop sont toutes épuisées.

Or, il m’est inconcevable que le lectorat francophone soit privé de son esprit, de sa poésie scrupuleuse où règne le souci du détail, de son Crusoé dépressif, de son bestiaire à l’inquiétante étrangeté, de ses questions d’échelles et de proportions, de ses jeux de cache-cache avec les autres, avec les choses, avec les mots surtout.

Asthmatique, alcoolique, Elizabeth Bishop semble presque s’être économisée dans l’écriture, au profit d’un style qui fuit le spectaculaire et préfère le grondement sourd du volcan à toute effusion. Elle sait faire preuve de discrétion jusque dans les moments de révélation. Mais la discrétion, on le sait, fait rarement vendre.

Dommage qu’on relègue aux oubliettes des livres « épuisés » cette voix qui flirte, justement, avec l’épuisement, alors même qu’un roman très demandé ces dernières années, L’Art de perdre, doit son titre à Bishop.

En attendant d’avoir l’occasion de traduire « The Art of Losing », « The Moose », « Sestina » ou « The Sandpiper » pour ce site ou pour une nouvelle édition française, voici ma traduction de « The Man-Moth » et de « In the Waiting-Room ».

Précisons que « The Man-Moth » est né d’une coquille : un « mammoth » (mammouth) devenu « man-moth », c’est-à-dire un homme-phalène que j’appellerai « papillom de nuit », par respect pour cette origine typographique.

Le Papillom de nuit

Ici, là-haut,
du caillé de lune emplit les fissures des immeubles.
Pour toute ombre l’Homme a celle de son couvre-chef.
Elle gît à ses pieds comme un socle où poser une poupée,
et lui, on dirait une épingle à l’envers, la pointe aimantée par la lune.
Il ne voit pas cette lune ; il en observe seulement les principales caractéristiques,
cette étrange lumière qu’il sent sur la peau de ses mains, ni chaude, ni froide,
d’une température qu’aucun thermomètre ne peut mesurer.

Mais quand le Papillom
fait une de ses rares et néanmoins occasionnelles apparitions,
la lune lui semble fort différente. Il émerge
d’une bouche à l’angle d’un caniveau
et se met à arpenter nerveusement la façade des immeubles.
Il croit que la lune est un petit trou tout en haut du ciel,
la preuve que le ciel n’est pas un bon abri.
Il tremble, mais doit mener l’enquête aussi haut que possible.

Sur les façades,
son ombre s’étire derrière lui comme le voile d’un photographe
et dans sa fébrile ascension, il espère enfin parvenir
à passer sa petite tête par cette ouverture nette et ronde
pour se faire éjecter comme d’un tube, traçant ses boucles noires sur le clair.
(L’homme, en contrebas, ne se berce pas de telles illusions).
Mais la plus grande peur du Papillom est aussi son devoir, même
s’il échoue, bien sûr, et retombe apeuré, bien qu’à peu près indemne.

Il s’en retourne alors
vers la pâleur et le ciment des couloirs qu’il appelle sa maison. Il voltige
et volette, sans parvenir à monter à bord des métros silencieux
aussi vite qu’il le voudrait. Les portes se referment sur-le-champ.
Le Papillom s’assied toujours dans le mauvais sens
et le métro démarre tout de suite à cette pleine et terrifiante vitesse,
comme s’il n’y en avait qu’une, et pas la moindre gradation.
Il ne saurait dire à quel rythme il voyage à l’envers.

Il lui faut chaque nuit
traverser des tunnels artificiels et refaire les mêmes rêves.
Comme les pneus qui jalonnent sa rame, ces rêves portent
sa pensée galopante. Il n’ose pas regarder par la fenêtre,
car le troisième rail, l’éternel courant d’air meurtrier,
le talonne. Il voit cela comme un syndrome
héréditaire qu’il pourrait développer. Il doit garder
les mains dans les poches, comme d’autres doivent porter des moufles.

Si vous l’attrapez,
braquez une lampe torche sur son œil. C’est une grande et sombre pupille,
une nuit à lui seul, dont l’horizon velu se rétracte
quand il regarde en l’air et ferme les yeux. Alors au coin de sa paupière
une larme, tout ce qu’il possède, comme le dard d’une abeille, se met à perler.
Il la cueille d’une main rusée et si vous n’êtes pas attentif,
il l’avalera. En revanche, si vous regardez bien, il vous la tendra,
tiède comme l’eau des sources profondes et assez pure pour être bue.
Dans la salle d’attente


À Worcester, au Massachusetts,
j’ai accompagné Tante Consuelo
chez le dentiste pour son rendez-vous
et je l’ai attendue assise
dans la salle d’attente du dentiste.
C’était l’hiver. La nuit est tombée
tôt. Dans la salle d’attente
il y avait plein de grandes personnes,
des polaires et des pardessus,
des lampes et des magazines.
Ma tante était dedans,
le temps me semblait long
et j’attendais en lisant
le National Geographic
(je savais lire) et j’en étudiais
attentivement les photographies :
l’intérieur d’un volcan,
noir et plein de cendre ;
et puis il débordait
tout ruisselant de flammes.
Osa et Martin Johnson
en tenue : culotte de cycliste,
bottes à lacets et casque colonial.
Un mort embroché
« Viande humaine », disait la légende.
Des bébés au crâne pointu
avec de la ficelle tout autour de la tête;
des femmes noires et nues
avec du métal tout autour du cou
comme le culot d’une ampoule.
Leur poitrine était terrifiante.
J’ai tout lu d’une traite.
J’étais trop timide pour m’arrêter.
Et puis j’ai regardé la couverture :
les marges jaunes, la date.
Soudain, du dedans,
un oh ! de douleur
— la voix de Tante Consuelo —
ni très fort ni très long.
Cela ne m’a pas du tout étonnée :
je savais déjà que c’était
une idiote, une trouillarde.
J’aurais pu être gênée,
mais non. Ce qui m’a
vraiment sidérée
c’est que c’était moi :
ma voix, dans ma bouche.
Même pas le temps d’y penser,
j’étais mon idiote de tante,
je… nous… nous tombions, tombions,
les yeux rivés sur la couverture
du National Geographic,
février 1918.

Je me suis dit : encore trois jours
et tu auras sept ans.
Une phrase pour ne plus avoir
l’impression de tomber
de la terre ronde en rotation,
dans l’espace froid, bleu-noir.
Mais je le sentais : tu es un Je,
tu es une Elizabeth,
tu es des leurs.
Mais pourquoi fallait-il qu’il en soit ainsi ?
J’osais à peine bouger les yeux
pour voir ce que j’étais.
J’ai regardé du coin de l’œil
— impossible de lever la tête —
quelques genoux gris sombre
des pantalons et puis des jupes et des bottes
et différentes paires de mains
traîtres qui traînaient sous les lampes.
Je savais qu’il ne s’était jamais rien
produit de si étrange, que rien
de plus étrange ne pourrait se produire.

Pourquoi devrais-je être ma tante,
ou moi, ou qui que ce soit ?
Quelles ressemblances —
les bottes, les mains, la voix de la famille
que je sentais dans ma gorge, ou même
le National Geographic
et ces horribles seins qui pendaient —
faisaient de nous un tout,
nous unifiait ?
C’était vraiment —
je ne savais pas
comment le dire —
vraiment « incongru »...
Comment avais-je pu me retrouver ici,
comme les autres, pour entendre
un cri de douleur qui aurait pu
s’amplifier et empirer, mais qui s’était arrêté ?

La salle d’attente était bien éclairée
et trop chauffée. Elle sombrait
sous une grande vague noire,
une autre, et encore une.

Retour à l’intérieur.
C’était la guerre. Dehors,
à Worcester, au Massachusetts,
il y avait la nuit, la boue, le froid,
et c’était toujours le cinq
février 1918.

Fabuleuse Anne Sylvestre

Où il n’est pas (ou si peu) question de ses fabulettes.

Si je ne devais retenir qu’une seule phrase de cet article entièrement consacré au répertoire adulte d’Anne Sylvestre, ce serait la suivante : « L’air de rien, d’une voix si tempérée qu’elle semble incarner la mesure même, Sylvestre énonce ce que toute une société se refuse à voir, et elle l’énonce si clairement qu’elle n’a pas même besoin de le dénoncer. »

Disponible dans le treizième numéro de la revue Audimat (mais pas encore sur Cairn).


Matt Colquhoun – « Mythologies adolescentes du True Black Metal »

Abysse à sonder.

« Comme le punk avant lui (et le punk britannique a exercé une grande influence sur ces jeunes Norvégiens), le comportement grotesque et le côté hyper-adolescent de la scène du True Norwegian Black Metal allaient donc directement contre l’époque qui était la leur. Cependant, alors que le punk demeure inséparable de son contexte sociopolitique, il semble que dans l’imaginaire populaire, le True Norwegian Black Metal existe à part, dans le vide d’une hystérie adolescente. En fait, tout comme la noise et l’indus avant lui, le True Norwegian Black Metal a sondé les profondeurs de véritables abysses et voulu en faire son identité, cherchant une esthétique qui lui permettrait d’avoir l’air, dans son double univers sonore et visuel, plus maléfique que tout ce qui l’avait précédé. Bien que cette esthétique ait souvent flirté avec le nihilisme cosmique de l’informe chez Bataille, il faut admettre qu’à l’origine, il s’agissait de produire une image inversée du moralisme chrétien dans lequel ces jeunes hommes baignaient par ailleurs. »

L’intégralité de l’article est disponible dans le treizième numéro de la revue Audimat (mais pas encore sur Cairn).


Le Masque et la fume

Expérimentations radiophonées.

Le Masque et la fume fut, deux mois durant, la chronique plus ou moins littéraire de Radio Cocovidalocacaducul.

Une tentative pour parler de l’écriture et de ses modes de publication dans un contexte particulier : celui du confinement du printemps 2020.

Une chronique située, donc, mais détachée de l’actualité littéraire.

Une chronique née de mon isolement, mais pas d’une quelconque solitude, car elle se nourrissait bien d’une dynamique collective, celle de l’échange radiostolaire et de l’écoute radio-rhizomique.

À écouter, de préférence, dans l’ordre chronologique.

20/03/2020 – Croquis-démolition – Patricia Cottron-Daubigné

21/03/2020 – À nos amis – Comité invisible

22/03/2020 – À la ligne – Joseph Ponthus

23/03/2020 – Azolla – Karine Bernadou

24/03/2020 – « The Cataract of Lodore »- Robert Southey

27/03/2020 – « La Ralentie » – Henri Michaux

28/03/2020 – Tistou les pouces verts – Maurice Druon

29/03/2020 – Incognita Incognita – Mark Forsyth

01/04/2020 – Fin de partie (version inédite) – Samuel Beckett

03/04/2020 – Princesa – Fernanda Farias de Albuquerque et Maurizio Jannelli (via la revue Panthère Première)

04/04/2020 – Miss MacIntosh, My Darling – Marguerite Young

05/04/2020 – Art Sex Music – Cosey Fanni Tutti

07/04/2020 – Phasmes – Georges Didi-Huberman

08/04/2020 – Dictée magique – Sainte Rita et DJ****

11/04/2020 – Politique de la prozadie – Henri Meschonnic-Labac
(Réponse à La Rocade au calme)

13/04/2020 – « Les Visiteurs du soir » – Pierre Autin-Grenier

15/04/2020 – Souviens-toi des monstres – Jean-Luc D’Asciano

18/04/2020 – Gangsta’s Paradise lost – Doctor Kitty Kitten en français

19/04/2020 – Panthères et primevères (feat. Rouge Gorge)

20/04/2020 – Gens qui rient, gens qui pleurent
(avec Les Vikings de la Guadeloupe – « Ka nou pé fé »)

21/04/2020 – Entretien avec Dr Kitty Kitten en français
(feat. Scarlatti Goes Electro – « Duetto Buffo du due gatti »)

22/04/2020 – La Voix de son maître (feat. Camille Sauvage – « Requiem pour Satan »)

25/04/2020 – Voyage en terres druidiques

26/04/2020 – L’Accent, langue fantôme – Alain Fleischer + « Mon amour » – Anoux

27/04/2020 – Hommage à Georges Rouelle – Avec Alfred Panou et Michèle Lalonde

28/04/2020 – Jacques Mesrine – Testament

29/04/2020 – À la croisée des mondes – Philip Pullman

02/05/2020 – Trilogie Nagano – Premier volet

03/05/2020 – Trilogie Nagano – Deuxième volet

04/05/2020 – Trilogie Nagano – Troisième volet

05/05/2020 – Droit de réponse (avec DJ’il Deleuze et David Guettari)

06/05/2020 – Raffut radiophonique (feat. Throbbing Gristle – « Discipline »)

09/05/2020 – Lucas Nine + Bohumil Hrabal + Giovanna Marini

10/05/2020 – Pour un « après » de l’édition

11/05/2020 – Pisser dans les trèfles

Image extraite du film Throw away your Books and Rally in the Streets, de Shuji Terayama.

Marguerite Young – Miss MacIntosh, My Darling

Chef d’œuvre oublié.

C’est à Claro que je dois la découverte de l’œuvre de Marguerite Young. Voilà des années qu’il essaie de monter le projet éditorial qui permettra à Miss MacIntosh, My Darling de voir enfin le jour en français.

Pendant le confinement du printemps 2020, j’ai traduit le premier chapitre de ce roman sur la fin des limites.

Il est grand temps de sortir Young des oubliettes auxquelles elle a été reléguée.

***

Chapitre 1

Le chauffeur du bus sifflotait, peut-être parce qu’il allait retrouver sa femme, qui serait une femme à forte poitrine, signe d’une maturité accomplie. Il ne pouvait pas ne pas avoir, de mon point de vue, femme et enfants, oui, un bonheur auquel je n’aurais jamais pu croire, même dans quelque légende de l’âge d’or. Sur la route il nous avait souvent parlé de sa vieille qui l’attendait, et il allait rentrer.

Il avait l’air d’un Témoin de Jéhovah ou d’un pratiquant bizarre dans le genre, avec sa tignasse qui lui tombait presque aux épaules. Un Témoin ne conduirait peut-être pas un bus Grey Goose, même en ces terres reculées, en cette Amérique intérieure, mais on ne pouvait pas rater son grand crâne, vieux dôme d’un autre temps couvert de frises, et il avait parfois dans les yeux la lueur d’une vision personnelle, plus intense. Sa conduite, à vrai dire, était erratique, peut-être en raison de l’épais brouillard qui masquait presque entièrement l’asphalte, le marquage, et plus d’une fois, comme il faisait de soudaines embardées, j’avais cru que nous allions basculer dans le fossé, qu’il allait mourir avec ses trois passagers décapités, nos têtes parties rouler sur les plants flétris d’un champ de maïs. Il s’était félicité d’un sifflement chaque fois qu’il l’avait échappé belle, s’était retourné pour nous sourire par dessus l’épaule l’air sereinement triomphal, même quand le bus avait frôlé l’aile d’une camionnette qui véhiculait péniblement toute une pile de meubles touchant presque au ciel menaçant, un piano droit, une chaise à bascule, un étendoir à linge, un chapeau pour dame orné de plumes flottant là-haut dans le gris du brouillard tel un compagnon des airs.

Était-il, après tout, célibataire, peut-être même fou, un genre de Don Quichotte en guerre contre des moulins à vent, un esprit vierge, personne… et sa vie de famille, une émanation de mon imagination galopante, oui, de mon désir de relations humaines stables ? Tout au long du trajet, il avait bu du whisky à la bouteille sans jamais s’en cacher, mais en invoquant maintes fois Dieu, les anges, les archanges, l’ange Gabriel. Tout au long du trajet, il avait chanté, sifflé, parlé tout seul, imaginé ce que la vieille dirait en le voyant, sûrement d’aller se faire décapiter ailleurs.

Il y avait un couple endormi, deux tourtereaux, un garçon et une fille, les seuls autres passagers. Ils étaient montés à bord sous un soleil de plomb dans une ville de céramistes couleur de poussière et, la main sur les yeux, avaient essayé de dormir jusqu’au dernier kilomètre langoureusement grinçant de ce paysage trop familier.

La fille, mince et terne, peut-être moins âgée qu’elle n’en avait l’air, était enceinte… et pourtant, comme victime d’une difformité, elle opposait une résistance à sa grossesse, puisqu’il n’y avait rien de langoureux dans son apparence, rien qui s’abandonnât à la nature. Son minuscule visage était recouvert d’un teint artificiel comme un masque trop lourd marbré de gris, et ses yeux mornes avaient l’air froid et transparent de ceux qui ne sont pas satisfaits, qui ne sont pas emplis de la lumière qu’apporte l’amour. Elle portait manifestement ce qui devait être ses plus beaux atours, bien qu’aux yeux du spectateur perplexe l’ensemble relevât de la confusion accidentelle, du chaos, car elle était trop corsetée et cette protubérance saillait sous son cœur comme une maladie que tous ces détails discursifs étaient censés cacher en la faisant passer inaperçue, alors même qu’ils attiraient l’attention. Elle avait des bagues à chaque doigt, d’énormes camées de pacotille et des morceaux de verroterie, des tas de bracelets de cuivre ou de bois autour des poignets, un cœur au bout d’une chaîne en or sur sa cheville voilée de gaze, des fleurs des champs piquées sur la pointe retroussée de ses chaussons en velours dont les talons de verre ne l’emmèneraient pas loin, des papillons de velours comme des pensées en suspens sur le renard mité qui servait de col à son manteau de toile, manteau qui ne fermait pas, la serrait trop et ne la couvrait pas assez, puisqu’il s’arrêtait à la taille, et qui était à l’ancienne, avec des épaulettes en pointe et des manchettes en pointe et des ourlets festonnés et de nombreux boutons en velours ou ce qu’il en restait, et le tintement de petites cloches quand, dans son sommeil, elle changeait de côté, sans pour autant céder au pouvoir de ce sommeil contre lequel elle luttait comme s’il avait eu le pouvoir de l’oubli et de la mort, et des rivières de perles oblongues à trois francs six sous tombaient de ses oreilles couleur de corail, et ses paupières étaient maquillées de bleu, les sourcils réduits à une infime ligne qui lui donnait l’air d’un oiseau plumé, nu, et sa bouche était plus grande et plus anguleuse grâce au rouge à lèvres violet qu’elle aurait pu appliquer dans un rêve rigoureux. Elle ne portait, parmi toutes ses grosses bagues, aucune alliance, et ses mains étaient jaune pâle, avec le rouge de ses longues serres, et elle grattait continuellement de ses doigts le cuir élimé d’un vanity verni à l’ancienne qu’elle gardait sur ses genoux. Sa robe de soie bas de gamme était d’un orange feu très vif sur lequel des navires noirs naviguaient sur des arbres violets et des footballers rouges jouaient au foot sur des clochers et des skieurs blancs skiaient sur des voiliers qui descendaient les rapides de l’ourlet avec des acrobates figés, comme si tous les sports en plein air s’étaient retrouvés sur son corps, d’autant que son foulard était couvert de tennismen en pattes de mouche, de filets et de patineurs qui patinaient sur des mares argentées et de joueurs de polo rouges à cheval sur leurs chevaux rouges, et puis de petits ballons pendaient parmi les colifichets de ses bracelets, des raquettes, des patins à glace, des clubs de golf et tant d’autres trophées, parfois dans le style chasse et pêche, des poissons de satin parcourant l’ourlet de son jupon de chiffon garni de dentelle jaune, ses bas de soie fine étaient brodés de papillons au niveau du genou et ses jupes remontaient bien au-dessus du genou, surtout quand elle bougeait, laissant apparaître ses jarretières de satin jaune et leurs petits cœurs rembourrés accrochés à des rubans et ces visages peints sur des houppettes, et le manteau avait l’air d’avoir rétréci ou d’être une taille en-dessous, comme un vêtement qu’elle aurait pu porter dans une jeunesse lointaine. Elle avait une grande tête sur une petite tige, ses cheveux jaune décoloré se dressaient en spirale comme un écheveau que venaient couronner une voilette étoilée ainsi qu’un chapeau en forme de nid tissé de fleurs mortuaires poussiéreuses et foncées et de brindilles couleur ivoire avec une branche en émail rose sur laquelle était perché, dans un équilibre précaire à cette grande altitude qui l’exposait aux courants d’air, un canari jaune empaillé qui avait l’aile mitée et l’œil vitreux.

Sa main raide tressautait dans l’allée, transparence qui laissait voir ses veines noueuses. Elle dormait, tête haute fichée droit sur sa nuque raide, et ses yeux s’ouvraient soudain, semblables à ceux d’un insecte à la vision géodésique et pourtant cruelle, et sa bouche avide s’ouvrait au bas de ce petit visage pour se plaindre, sa voix métallique ou ses murmures féroces et creux déferlant soudain contre ses voisins, sa mère, son père, l’autre fille, comme elle s’était fait attrapée, le grossissement d’une autre vie à l’intérieur de son corps, cette obscure vallée d’où elle ne reviendrait peut-être jamais.

Le garçon semblait n’être, au contraire, que flegme bienheureux et innocence au grand visage, les cheveux châtains, en pagaille telle une crinière de poney sur son front bas, la peau d’un profond rouge brique, comme brûlée par l’immense souffle d’une chaleur qui ne serait pas celle du soleil. Il portait un sweat délavé, le C d’un club de foot imprimé devant, un bleu maculé de rouge et pâli par la pluie, des mocassins brodés de perles blanches. Sommeillant pour tuer le temps, la joue contre la vitre froide du bus, ses paupières aux longs cils fermées, jamais ouvertes, un sourire placide aux lèvres.

Maintenant que le chauffeur du bus sifflotait, imitant les chants d’amour des oiseaux, la roulade du merlebleu, les à-coups du pic, le murmure de la caille, le sanglot d’un enfant qu’il avait entendu dans les herbes de l’hiver, la rougeur vive du ciel disparaissait dans le reflet de la vitre luisante, et avec cette rougeur, le vacillement manifeste et macabre de ces vieux panneaux pour l’aspirine ou pour le Coca-Cola, aussi accidentés que des clochards, qui avaient accompagné notre voyage jusqu’au fin fond du sud de l’Indiana, État que je ne connaissais pas encore. Le ciel drainé, exsangue, surplombait la noirceur de champs célestes comme s’il avait subi, en une seule et lente fois, l’ultime transfusion, comme si les veines s’en étaient desséchées jusqu’à l’anéantissement. Il n’y avait presque plus la moindre trace de rouge là où le rouge venait de déferler, de bourdonner comme des milliers d’abeilles sauvages et mellifères. C’était le printemps, mais on eût dit que c’était encore l’hiver, une autre planète, le visage de la lune morte. La terre était nue et froide et les buissons n’étaient qu’épines. La vitre était maintenant d’un gris froid et fumant, comme s’il n’y avait plus que le fantôme du monde pour crier dehors, comme si le monde familier des associations habituelles avait disparu et qu’il ne restait plus, semblait-il, que le complot des souvenirs et des rêves qui voguent à la dérive, au mépris des frontières.

Nous avions vu, au fil de ce voyage, bien des curiosités de l’architecture rurale, une gigantesque cafetière ouverte, couvercle dressé contre le ciel, une discothèque en forme de tipi vers laquelle était attaché, sous un chêne dénudé, un buffle mélancolique, aussi incongru que le linge délavé qui séchait sur le fil. Nous avions vu un moulin à vent, une tour penchée, l’Arche de Noé, la grand-mère de la comptine qui vit dans son soulier, mais nous avions bien avancé depuis, et les seuls édifices étaient ceux de la distance amorphe, de petites maisons basses, aussi exiguës que des restes de nids d’oiseaux, le visage d’un enfant à quelque fenêtre en bord de route, toute individualité gommée par la grisaille diluée du Midwest, le train pas plus grand qu’un jouet miniature sur un pont miniature.

Une infinie grisaille engloutissait le bus qui geignait tandis que devant nous, la route ne semblait plus scinder l’espace, ces champs rasés de près, blanchâtres et rasés, la croupe bovine de ces monts vagues, lointains, sans nul arbre, couleur taupe. La scène s’agrandissait toujours davantage, semblable à ce que fut peut-être la première création, quand seul l’esprit de Dieu se mouvait sur l’abîme. C’était le visage des eaux ambiguës, du sans limite, du sans rivage. La scène, en réalité, si l’on avait l’habitude des grandes étendues d’eau, était océanique, parsemée d’étangs pâles dans leurs écharpes de brume, et je ne me serais pas étonnée de voir dériver, sur les prairies vides et vierges de cette première création, quelque chose de la dernière, une nuée de mouettes nacrées dont les cris auraient été pareils à des chants angéliques, ou bien, amarré sur quelque horizon toujours plus lointain, un navire perdu qui n’arriverait jamais à destination. Nous avions dépassé, depuis longtemps déjà, le dernier port, un phare, une épave. Des lumières de glace commençaient à fuser comme des flammes de cristal, autant d’alertes sur cette lugubre plaine masquée par son linceul de brume, comme si toutes les maisons qui les envoyaient voyageaient avec nous vers un lointain inconnu d’où nul ne revient jamais vivant. Au loin, semblables à de la fumée, flottaient des arbres plumés, courbés sous la force d’aucun vent, et l’on ne voyait aucune étoile. Dans la lumière de nos phares anarchiques qui perçaient tout juste la brume et l’obscurité, l’on vit soudain, sur le côté de la route, un grand homme qui portait un enfant perché sur ses maigres épaules, un homme à deux têtes, les yeux rivés sur le vide ou au-delà. C’étaient nous, les intrus, sur cette plaine de silence, et il brandit son poing, sans conviction, réalisant peut-être le danger de marcher sur cette route qui, virant soudain, semblait désormais rebrousser chemin. Il n’y avait désormais plus de paysage.

Il n’y avait désormais plus que le paysage de l’âme, c’est-à-dire l’inexact, l’infiniment changeant et le distant. Je ne saurais jamais comment s’appelait cet homme, comment s’organisait cette image fugace, quels étaient ses espoirs, quelles étaient ses déceptions. Il resterait pourtant à jamais gravé sur le disque tourbillonnant de la mémoire, une forme à deux têtes dans la brume caillée, un vrai supplice, comme mon ignorance de la vie. Toute ma vie j’avais voulu atteindre le tangible, et il m’avait échappé, tout comme dans le mythe de Tantale, tout comme si le tangible lui-même était une illusion. Ma vie n’avait jamais été faite que de ces images disparates et trompeuses qui ne flottent qu’un instant aux confins de la conscience avant de disparaître dans la nuit tels des navires, des navires imperturbables dont la barre serait tenue par des morts, par des équipages fantômes, par nos propres âmes en fuite.

Comment l’illusion, comment la mémoire s’organisaient-elles ? Qui connaissait ne serait-ce que son propre cœur divisé ? Qui connaissait tous les cœurs comme son propre cœur ? Parmi des êtres qui se voient comme des étrangers, ceux que les longs rugissements du temps, de l’espace, ont divisés, ceux qui ne se sont jamais rencontrés ou qui, quand ils se sont rencontrés, n’ont pas reconnu comme leur cet autre cœur ni les faiblesses de ce cœur et sont repartis dans l’indifférence, n’y aurait-il pas, dans la vision de quelque œil omniscient, la toile d’une logique arachnéenne qui établirait les relations les plus secrètes, les profondeurs appelant les profondeurs, les illuminations des ténèbres éternelles, les moments de reconnaissance dans cette nuit qu’est le monde des rêves pour un voyageur, toutes les barrières s’anéantissant, toutes les âmes ne faisant plus qu’une dans l’unité ? Tout cœur est l’autre cœur. Toute âme est l’autre âme. Tout visage est l’autre visage. L’illusion, c’est l’individu.




J’avais marché seule, à la recherche, et je n’avais vu, alors que je cherchais une ultime harmonie, que l’image fugace, le disparate, le chaos engendrant le chaos, la vérité comme une illusion de plus, celle qui doit périr, la rose qui doit se faner, le cœur qui doit s’arrêter. Il n’y avait rien, sous mes doigts, qui ne se fût pas affadi tel un rêve, car il n’y avait pas de rêve qui n’échoue, pas de vie qui ne cesse, nulle âme qui réponde à la mienne telle l’abîme appelant l’abîme. J’avais marché seule, la recherche incarnée dans les dédales du chagrin, et personne ne m’avait répondu. Ce décor illusoire que j’avais toujours fui comme un homme au bord de la noyade s’agrippe à un brin de paille, c’était toujours ce décor illusoire qui revenait me provoquer, passant même au premier plan, et la vérité, semblait-il, n’était que ce que l’esprit erroné fournissait, un rêve de plus sans but ni portée. Il y avait toujours les goélands morts dans le vent, les feuilles rousses qui tombaient, un palais des glaces brisées dont le vide résonnait et dont les miroirs reflétaient la lumière des eaux, ma mère, morte au milieu de ses rêves, et bien d’autres morts autour d’elle qui avait passé sa vie à rêver et qui rêvait peut-être encore, puisque la mort était peut-être encore sa vie, et qu’elle avait déjà tant fait partie du céleste et de l’abstrait, des choses intangibles, des choses inconnues. J’avais examiné tous les visages sans en voir aucun, exceptés ceux déjà partis, ceux qui ne pouvaient pas répondre. Mon mal avait été grand, des âmes mortes comme les feuilles d’automnes frémissant sur mon passage, et si j’avais pu croire à cette ultime harmonie, j’aurais pu les rejoindre, mais s’il n’y avait jamais eu, sur mon étroit parcours, que le rêve du chaos répétant le chaos, ce que je cherchais toujours dans les rues de ces grandes villes portuaires, n’était-ce pas tout bonnement qu’une illusion de plus, celle de la paix qui ni sur terre ni au Ciel n’allait advenir ? Où devais-je aller ? Vers où devais-je me tourner ? Cela faisait trop longtemps que j’étais à moitié endormie, coupée de toute communication avec les autres, mes questions n’étant pas plus rationnelles que celles d’un patient sous le masque imbibé d’éther, sorte de train en route parmi les étoiles, loin de toute voie, ou bien là où il n’y a pas d’étoiles, plus de panneaux, là où personne n’a jamais vu l’autre. Tous les autres passagers, des noirs dont les coqs blancs chantaient sur leurs genoux, des êtres dont la présence n’était pas vue mais simplement sentie, avaient chacun leur cœur ténébreux et privé, ces ténèbres éternelles, chacun leurs questions semblables aux miennes, et ils n’entendaient pas la moindre réponse, car Dieu est le plus seul de tous, et Dieu n’existe peut-être que dans nos rêves, et le train n’existe pas.

Des nuits durant, à la recherche de quelqu’un qui n’était plus, moi, Vera Cartwheel, moi, la fille agenouillée d’une mère sous l’emprise de l’opium, une mère plus belle que des anges de lumière, moi, Vera Cartwheel, j’avais erré dans les rues de grands et mystérieux ports, ceux qui, la nuit, se ressemblaient tous, là où les visages spectraux apparaissaient, disparaissaient tel l’écume, des visages aussi perdus que le mien, des voix qui hurlaient sous les eaux, des algues prises dans les cheveux du baigneur noyé. J’avais dormi dans des refuges pour âmes perdues, celles que chacun devrait voir, à la recherche de quelqu’un qui était perdu, dehors pour toujours, dans la solitude, la seule personne qui ne rêvait pas et qui pourtant s’était apparentée, avec les années passées depuis qu’elle avait disparu de ma vie, au cœur central, au cœur de tous les cœurs, au visage de tous les visages, au timonier mort, Miss MacIntosh, ma très chère, une vieille gouvernante aux cheveux roux qui levait la tête vers le ciel pluvieux. J’avais parcouru les rues désolées des bords de mer dans ces villes portuaires lugubres et labyrinthiques où les enfilades de hangars projetaient leurs ombres, refuges pour vieux matelots, pour âmes perdues, phares plongés dans l’obscurité, j’avais marché dans le noir des petites rues où les chats affamés font les poubelles comme des poissons d’argent, où le marin titube, où la prostituée crie, j’avais regardé derrière chaque seuil feutré, sous chaque réverbère pâle et lubrique, je l’avais cherchée parmi de vieilles mendiantes anonymes pelotonées dans les parcs vides, parmi les hommes loqueteux qui dorment sur les trottoirs couverts de chiures, l’écume de leurs rêves sans-abri à la bouche, l’avais cherchée dans des saloons à l’ancienne et dans des salles de bowling ou de billard et sous les feuilles d’automne, et j’avais marché où tourbillonnaient des foules pour la retrouver, m’étais arrêtée à chaque coin de rue dès qu’un prédicateur prêchait les eaux dorées du monde futur et la discorde semée et la tempête récoltée, étais allée voir des matchs de base-ball dans ces stades blindés, regardant les lanceurs s’élancer vers les lunes, les soleils, les étoiles, avais visité un planétarium ainsi qu’un aquarium et un muséum, avais dérivé sans autre but que celui-ci, en filature permanente, à sa recherche, quelqu’un de si clair, et je pensais qu’un jour, au moment même où je perdrais mon chemin dans les ténèbres suprêmes ou quand je traverserais une avenue bruyante au milieu des phares délétères, des crissements des pneus et des hurlements des étoiles, je la trouverais forcément, Miss MacIntosh, ma très chère, à deux pas de moi, son chapeau de baleinier tout dégoulinant d’eau, son imper écossais, délavé, flottant dans le vent, son parapluie noir et tordu dressé comme un gigantesque oiseau noir qui filerait sur le ciel couvert, sur l’éternellement menaçant.

Des années durant, dérivant sans autre but, j’avais cherché cette compagne à la santé de fer, celle de mon enfance perdue, nulle autre qu’une vieille gouvernante plantureuse et poussiéreuse, très simple d’esprit, très simple, le bon sens même, sa chevelure rousse s’illuminant pour révéler cette impétuosité qui la caractérisait, cette impatience avec laquelle elle congédiait toutes les ombres et tous les spectres, si bien que, eût-elle été devenue l’un des leurs, elle se serait congédiée elle-même, car elle ne mangeait pas de ce pain, ne buvait pas de ce vin qu’est l’apitoiement. Des années durant, le cœur tel un désert de supplications, les yeux rivés sur cet objectif constant, j’avais dérivé d’un travail à l’autre, d’un hôtel à l’autre, cherchant pourtant, sans relâche, cette chère petite vieille qui était perdue, elle qui n’avait jamais eu la moindre folie des grandeurs, elle qui n’avait pas voulu d’aura, de couronne d’or, elle dont la vie avait été modeste et dure, quelqu’un que je n’aimais alors pas autant que dans mon souvenir aujourd’hui, le timonier mort, son chapeau de baleinier tout dégoulinant de pluie, son infini visage masqué par le brouillard et le vent, son cœur la faiblesse de tous les cœurs, leur force. Où ne la retrouverais-je jamais ? Où la retrouverais-je un jour ? Ses années de mort ne lui donnaient que plus de charisme, car elles la rendaient presque vague.

Qu’elle avait simplement disparu, je l’avais toujours dit, car elle avait le visage de tous les visages, le cœur de tous les cœurs, et jamais personne ne l’avait égalée dans sa vérité, elle qui n’était qu’une pauvre gouvernante, une vieille dame qui se promenait sur le rivage, qui faisait son petit tour, les cristaux de sel comme du poil aux joues et au menton qu’elle avait pointu, elle que rien n’étonnait, et que nul spectre n’accompagnait dans ses promenades nocturnes ou matinales. Elle n’avait pas de prince charmant et c’était une vieille fille, qui n’avait pas même voulu du rêve comme époux. Nous étions toujours seules. Nous nous asseyions chaque soir sous la lampe à pétrole, une vieille gouvernante et une enfant occupées à jouer aux dominos, deux êtres conscients, seuls dans cette grande demeure d’ombres et de monstres, la citadelle de ma mère, tout en rêves, en visions et en prétendants imaginaires, brigueurs de trônes disparus, la demeure où ma mère rêvait, quand la tempête faisait rage, que la foudre avait frappé cinquante chevaux blancs et sauvages dans un jardin à l’abandon ou que des noyés d’antan s’avançaient sur la rive, les cheveux trempés. Il n’y avait cependant personne, et rien de grave, disait Miss MacIntosh, dont les aiguilles en ivoire cliquetaient comme son dentier, non, il ne fallait pas rêver de ce qui n’avait aucune réalité et n’en aurait jamais, et quand je serais grande, j’allais vraiment devoir quitter ce royaume d’ombres, cette vieille maison de la Nouvelle Angleterre et ses privilèges du passé, ces choses dont nous avions héritées, ce que nous avions volé aux morts, j’allais devoir faire ma vie, me rendre utile et commencer par voir l’Amérique, le vaste intérieur de ses terres, les grands espaces du Midwest, cette vie dans laquelle l’imagination démoniaque n’avait pas à s’interposer entre soi-même et la réalité transparente des choses simples, car la réalité était très bonne et les vivants pouvaient la trouver, et même la voir à l’œil nu. Il ne faut jurer que par le bon sens, avait-elle toujours dit, oui, l’âme ne devrait pas rêver de ces choses très lointaines qui ne deviendraient jamais réalité, car le chemin était fort simple, et tout droit. C’était une route de granite et non la route des mers que prenaient les bateaux avant de passer par-dessus le bord d’un horizon lointain. Mais quand plus jamais le soir sous la lueur de la lampe à pétrole nous ne jouâmes longuement aux dominos ni aux casse-tête, Miss MacIntosh et moi, deux êtres vivants seuls dans cette grande demeure enchantée qui était hors du temps, quand je m’étais retrouvée seule, à crier, déchaînée, j’avais alors rêvé d’elle, ma très chère aux joues rousses, car elle seule avait été si vraie, si bonne et, même dans sa rudesse, si gentille.

Qui reconnaîtrait aujourd’hui ce décor illusoire que j’avais fui, il y a tant d’années, pour fouiller tous ces recoins où je ne la trouverais pas, et ne la trouverais peut-être jamais… cet arrière-plan qu’encore je fuyais ? Depuis sa disparition ou sa mort, depuis le choc terrible, soudain, de cette grande perte qui avait divisé mon cœur en l’opposant à mon cœur, je n’avais personne vers qui me tourner, pas le moindre être vivant qui fût doté d’une conscience stable, et ma mère, se croyant morte, morte depuis longtemps, avait tenté de me tuer pour me libérer de l’influence de la réalité, m’avait proposé ce compromis léthifère, ma mort battant joyeusement au cœur de ma vie, ce monde de rêves qui pouvait tuer le rêveur pour ne laisser que le rêve, les souvenirs voguant à la dérive. Il y a bien longtemps, néanmoins, et non sans effort, je m’étais évadée de cette maison recluse et lugubre afin de trouver la vie dans laquelle il n’était pas nécessaire de rêver la mort, cette vie dont Miss MacIntosh avait parlé avec force de conviction, et j’avais erré d’un port lugubre à l’autre et d’un travail à l’autre, un seul objectif clair toujours à l’esprit, la quête d’une amie perdue qui avait, à ma connaissance, déjà perdu la vie, emportée sur l’autre rive. J’avais habité des suites ducales, des immeubles de cages à lapin : vêtue de mes haillons, j’avais dormi dans les lits de grands hôtels où des empereurs morts et de faux princes ainsi que des ducs en exil avaient passé la nuit ; portant les bijoux de ma couronne, ma cape d’hermine et ma longue toge blanche, j’avais dormi dans les lits des pauvres, même quand le métro grondait, car mon environnement m’était alors indifférent, j’oubliais parfois où j’étais, et ne connaissais personne. J’avais dérivé d’un endroit à l’autre, enchaînant les petits boulots que je pouvais faire tout en continuant de rêver, m’étais mise à l’architecture, puis avais renoncé car j’étais incapable de dessiner une maison s’il n’était pas concevable qu’une certaine âme y vive, pour enfin me retrouver, après avoir tout essayé, chez un agent d’assurance, pauvre dactylo malhabile qui reportait des taux de mortalité dans le flou de ses larmes, le pourcentage ou le nombre de morts par population, par âge, sexe, couleur, emploi, statut social.

Moi qui ne la cherchais plus, la timonière morte, moi qui ne rêvais plus, enfin suivais-je à présent ses conseils, car j’avais rejoint cet endroit reculé. Plus jamais, par quelque infime tremblement de cette paupière rêveuse, ne penserais-je que la réalité-même s’était exilée, que des spectres superficiels l’avaient remplacée, que le monde avait fui, qu’il n’y avait plus que son fantôme pour souffler à la fenêtre du bus.




Quel mobile à cette quête si ce n’est la recherche de la vie, de l’amour, de la vérité qui ne flanche pas ? J’étais venue parce que mon propre cœur avait besoin d’une réponse. J’étais venue parce que d’autres âmes, les morts, les perdus, menaient leur enquête, parce que j’avais surpris une remarque dans les rues d’une ville, parce que les ténèbres régnaient, parce qu’on ne m’avait mis dans la tête que ces interlocuteurs imaginaires, ces dialogues à n’en plus finir entre le moi et lui-même, parce qu’il me fallait fuir les ténèbres et trouver le chemin de l’ultime lumière. J’étais venue parce que les lettres d’amour d’une jeune morte jonchaient le sol de sa chambre vide, les palmes en croix sur le mur au-dessus du marbre de la cheminée, son rosaire accroché à une colonne de lit cuivrée, parce qu’elle s’était suicidée, parce qu’un musicien était sourd, parce qu’un ivrogne rêvait célestement l’enfance, parce que je n’entendais pas les réponses, parce qu’un aveugle s’était emparé de son mug dans une cafét-express ouverte aussi de nuit dans le brouillard du quai de cette grande ville portuaire, tout en interrogeant son ami – Quand la lumière, Peter, entrera-t-elle dans mon âme ? Ses yeux s’étaient flétris dans leurs orbites – l’ampoule nue irradiant les quelques centimètres blafards qui la séparait de ces cavités cramées tandis qu’il s’était emparé d’un gros mug blanc plein de café pour adresser sa complainte, son implacable question – Quand la lumière, Peter, entrera-t-elle à nouveau dans mon âme ? Ne serait-il plus jamais celui qu’il avait jadis été, le meilleur jongleur du monde, au service du Seigneur et de sa gloire, qui faisait tenir six tasses à la fois dans les airs tout en faisant de la corde à sauter ou de la bicyclette, l’artiste aux mains d’or qui savait faire sortir les cartes de n’importe quelle manche, faire apparaître un lapin de n’importe quel chapeau, rendre visible le monde invisible comme s’il fallait qu’un ange fût révélé ?

Maintenant que le bus grinçait, chaque kilomètre toujours plus à la traîne, que le monde s’étirait jusqu’à la ligne d’un invisible horizon, que le monde s’aplanissait, j’entendais encore sa question faite mienne – quand la lumière entrera-t-elle dans mon âme – et quand la privation prendrait-elle fin, et quand le corps serait-il restauré, et quand le cœur battrait-il à nouveau ? Souillée par le voyage, la joue contre la vitre froide, mes souvenirs de l’espace tels des rugissements plein la tête, comment pourrais-je jamais connaître la terre que je traversais, l’abîme appelant l’abîme, la réponse, alors que j’étais coupée du monde, seule, et voyais l’image fugace, le fragment qui dépasse toute réalisation, le souvenir ? J’étais venue par de nombreuses voies, ferrées ou aériennes, par un vol du soir en Comet, d’où l’on pouvait voir la courbure abstraite de la terre dans l’espace, son manteau noir, son dôme enneigé dans la lumière des étoiles, et pas le moindre visage humain, par l’étoile du matin d’où l’on voyait les toits rêver, par un train de jour cahotant parmi les terrils qui se dressaient entre les villages de scories et d’yeux brûlants et de mines de charbons dont les maisons squelettiques et efflanquées étaient ouvertes aux quatre vents, à la pluie couleur de poussière, les habitants noircis par la poussière de charbon, par la sueur et par la peine, eux qui avaient plongé dans les entrailles de notre mère la Terre, et maintenant à bord de cet imprévisible bus qui n’allait nulle part et n’avait à offrir, pour tout paysage, que les nuages, les vols d’anges qui passaient devant les fenêtres embuées, et pour tout but, une chose hors du temps, un monde plus vrai que tous ceux déjà connus, la beauté qui ne serait pas un aspect du mensonge, la chair et le sang dans leur organisation, dans leur complétude, les cheveux, les lèvres, les yeux, le corps organisé, le cœur humain toujours battant.

Et si j’étais à la recherche de cette vie, c’était l’œuvre de quelqu’un qui n’était déjà plus, de celle qui avait trépassé, celle qui avait été la morale exemplaire, la fidèle, la vraie, le cœur solide comme du chêne ou du caryer, l’esprit si droit qu’aucune illusion, aucun sortilège ne pouvait le duper, celle qui serait à jamais seule, dehors, insensible aux luxes flagorneurs de ce paradis d’opium, une pauvre domestique dont les plus jolis gants de coton noir étaient rapiécés, dont le réticule était un filet, dont les lunettes étaient minimales et dont le visage, vierge de tout maquillage, sans la moindre trace de rouge à lèvres, montrait son teint naturel sous son vieux parapluie de toile noire qui l’abritait de la pluie comme du soleil puisqu’elle avait pris l’habitude d’aller marcher sur le rivage, préférant ces confins à la demeure de ma mère où, bien que la houle l’emplît de ses rugissements félins, l’océan lui-même n’était qu’un rêve de plus dans le lointain et semblait intangible. Cette grande bâtisse noircie par la mer, avec les dorures de ses flèches et de ses corniches, ses tourelles qui s’écaillaient dans l’air salé, ses obscures venelles, ses intérieurs secrets, ses grands salons vides dont la maîtresse de maison n’avait pas franchi le seuil depuis des années, autant de salons que d’années sans marées, ses pièces trop nombreuses pour une seule vie, ses chambres qui renfermaient d’autres chambres, ses salles de bal tout en dorures et miroirs où personne ne dansait, ses tentures de velours doré, pelées et maculées d’auréoles, tous ses monstres païens, ses plafonds peints, nuageux, que les dieux venaient illuminer de leurs apparitions partielles, ses murs capitonnés de soie, les cordes de ses cloches rouillées, ses anges et son chérubin, et sa rose éternelle, ce rêve de paradis avec ses vierges aux seins d’ivoire parties batifoler dans les champs d’asphodèles, ses gargouilles que la pluie faisait gargouiller ou bien celles que la poussière recouvrait, ses fontaines intérieures ou extérieures, ses marbres en morceaux dans les ruines des jardins qui descendaient vers la mer, son discobole, ses gros cupidons, ses psychés graciles, toutes anglaises au vent, son Apollon du Belvédère muet, ses cavaliers du roi, ses pièces d’échec à taille humaine qui semblaient se mouvoir sur le mouvement des nuages en émoi sur les eaux mouvantes, la lumière des eaux venant illuminer le bois de leurs yeux tandis que les mouettes s’y perchaient comme un tourbillon de neige.

Pour Miss MacIntosh, simple femme au nez cassé, pouvait-il y avoir quoi que ce soit d’admirable dans un marbre cassé, la sculpture d’un homme qui s’était rêvé différent ou s’était rêvé homme ? Sa religion, c’était la vérité de la nature, point final, comme elle disait toujours avec une aimable sévérité qui coupait court à toute discussion, à toute réponse chagrine ou tortueuse. Elle réprouvait constamment de tout son être toutes ces influences impies, ces agrandissements de l’ego dont pâtit la vie ordinaire qui est de chair et de sang purs, tous les sens révulsés par ce rêve de l’imagination, celui-là même qui rejette la réalité, qui fuit son visage nu, car n’était-elle pas raisonnable, celle qui serait la dernière à se laisser berner par ce qui n’existait nulle part ailleurs que dans l’esprit qui rêve, une gouvernante simple et vieux-jeu, une rousse pragmatique venue du Midwest, robustement gainée dans son corset de fanons, sobrement vêtue, visible de tous, quelqu’un qui avait gardé la tête au-dessus des eaux de Chicago ou d’ailleurs, qui n’avait pas voulu d’une aura qui l’aurait distinguée des autres, et qui, sûre de son chemin, le cœur prudent, ne céderait jamais aux tentations luxueuses de cette vieille et folle bâtisse en plein désert sur la côte primitive de la Nouvelle Angleterre, là où, tandis que s’y trouvaient en errance tous les fantômes de l’univers, hurlant comme les vents, comme les marées, comme ces abruties de mouettes, elle n’avait vu que ce qu’il y avait de simple, cette désolation qui lui suffisait ? 


Écouter en boucle, ce n’est pas tourner seul en rond.

Une histoire d’oreilles confinées.

Environ deux semaines avant la fin du confinement du printemps 2020, Musique Journal m’a proposé d’écrire à peu près ce que je voulais. J’ai décidé de raconter l’histoire de mes oreilles confinées. Une histoire de ressort émotionnel aussi intime que collectif, trouvé dans une écoute double : d’une part, la boucle, d’autre part, le rhizome radiophonique.

À consulter sur Musique Journal :


DÉMISSION MANIFESTE

J’ai démissionné, c’est manifeste.

Écrit fin février 2020.

***

2004 : Je suis présentée au concours général de Composition française.

2006-2007 : Je me présente au concours littéraire A/L de l’École Normale Supérieure.

2018 : Je présente ma démission au recteur de l’Académie de Créteil.

1er mai 2019 : Je fête ma démission (et finis au commissariat pour un contrôle d’identité).

Un parcours d’excellence rondement mené, et ce que je vois comme le plus beau de mes dérapages.

D’abord, le tiercé gagnant du capital culturel : Normale Sup’, agrégation, doctorat.

Au bingo des profs, j’ai coché toutes les cases.

Même qu’à l’École, je crois que j’étais censée m’intégrer à une élite.

Niveau carrière, on m’avait promis la voie royale.

Pas de bol, j’ai fini chez les saltimbanques.

Avec piercings et tatouages.

Aujourd’hui, je peinturlure des banderoles et ma plus grande joie, c’est d’aller gueuler dans les rues de cette petite ville où j’ai élu domicile pour une seule raison : rejoindre un collectif.

Pour le sentiment précieux de faire partie d’un tout mystérieusement supérieur à la somme de ses parties.

Pour me confronter à la réalité, aux difficultés de ce qui devient vite un mode de vie.

J’ai démissionné.

Parce qu’un jour, je n’ai plus supporté d’être debout sur l’estrade face à une bonne quarantaine d’étudiants assis. De voir que les meubles fixés au sol n’avaient plus rien de mobile. De constater la sclérose générale qui m’aurait nécessairement contaminée, moi, fille d’élan, d’enthousiasme et de joie.

Parce qu’un jour, j’ai compris que j’avais mis le doigt dans l’engrenage d’un système qui exigeait une telle productivité que je n’allais pas pouvoir correctement travailler, et que j’allais me faire bouffer le bras tout en faisant deux trois victimes autour de moi.

Parce qu’un jour, après avoir trimé en moyenne cinquante heures par semaine, connu les semaines de soixante-dix heures, participé à une quinzaine de colloques et autres journées d’étude, publié six articles tout en avançant sur ma thèse, récupéré environ 250 copies à corriger entre le 20 décembre et le 7 janvier, le tout pour un salaire mensuel d’environ 1600€ et deux semaines de pause à tout casser par an, j’ai considéré qu’en respectant mon engagement décennal,i j’avais effectivement réglé ma dette envers cette République qui m’avait versé 1300€ par mois pendant mes quatre années de scolarité rue d’Ulm.

Parce que rue d’Ulm, où j’ai bénéficié de ce que j’estime être la plus belle des formations, on me faisait confiance. On me laissait aller et venir. On me donnait tous les moyens, y compris financiers, de réfléchir et de choisir.

Parce qu’une fois sortie de ma bulle, j’ai dû surveiller, faire bachoter, sévir.

Parce que l’évaluation.

Parce que je n’ai pas supporté qu’on me propose de me payer pour que mon nom ne figure pas sur une publication, même si je sais que ces enflures d’imposteurs et ces tristes culs de plagiaires sont aussi victimes de la seule cible que je devrais garder à l’esprit : un système à faire valser.

Parce que je voulais vraiment voir écrit noir sur blanc que j’étais radiée de ce corps désagrégé qu’on appelle le corps des agrégé.es.

Parce qu’un jour, entourée d’universitaires, j’ai fondu en larmes de ne plus savoir ce que je faisais là. « Mais il y a bien quelque chose dont tu es fière dans ta vie ? », une collègue m’a-t-elle demandé. « D’avoir cuisiné de la récup pour une cinquantaine de personnes pendant cinq jours l’été dernier ». C’est la première réponse qui m’a traversé l’esprit. Mais je n’ai pas osé le dire à voix haute.

Parce que quelques années auparavant, je m’étais déjà retrouvée en larmes en plein milieu d’un colloque international où s’était rassemblée une « communauté » scientifique, mais que cette fois-là, personne n’était venu me parler.

Parce que je chialais ma race chaque fois que je quittais ma petite ville pour retourner bosser à l’autre bout de la France.

Aujourd’hui j’y suis pour de bon.

J’ai démissionné.

Je manifeste.

Je manifeste même si j’ai déjà dit adieu à ma retraite. Ou peut-être que, quitte à ne rien toucher, je l’ai prise à trente-et-un ans.

Je manifeste contre cette réforme parce que je ne peux pas laisser le néolibéralisme triompher.

Je manifeste contre l’ordre que Marie Condéii veut imposer jusque dans nos tiroirs et contre celui qui matraque, éborgne et tue.

Je manifeste parce que je vois le patron… pardon, le Président de mon ancienne université couper l’électricité et le chauffage d’un bâtiment occupé par des étudiants avant de le faire évacuer par les forces de cet ordre.iii

Je manifeste puisque le jour de ma soutenance, on m’a demandé d’être huronne et que je l’ai pris au pied de la lettre.

Je manifeste avec la rage de n’avoir pu faire changer progressivement les choses de l’intérieur et dans l’espoir d’être plus efficace ainsi.

Je manifeste avec le sentiment de me rendre plus utile qu’en restant sur mon estrade.

Je manifeste avec l’émotion de voir mes ancien.nes collègues se mobiliser dans toute la France contre la précarité et contre les lois toujours plus délétères que ce gouvernent compte faire passer.

Je manifeste pour trouver la cohérence dont on m’a trop longtemps privée.

Je manifeste pour que, conscients des systèmes de domination qui nous enserrent, nous prenions conscience de la force du groupe.

Je manifeste pour qu’on se tire les doigts du cul et qu’on s’organise autrement que selon ces logiques verticales qui auront raison de nous.

Je manifeste parce que je sais que tout le monde ne peut pas démissionner, ni même faire grève.

J’ai démissionné. C’est manifeste.

J’ai démissionné, c’est manifeste, pour ne pas renoncer.

C’est tout ce qu’il demande, ce manifeste.

Pas la démission générale.

Pas la démission triste et désabusée.

Juste un peu d’acharnisme.

i En intégrant l’ENS, les normalien.nes s’engagent à travailler pendant dix ans dans la fonction publique en contrepartie du salaire qu’ils ou elles touchent pendant leurs quatre années de scolarité, qui comptent parmi ces dix ans.

ii D’autres l’appellent Marie Kondo. Ses ventes reflètent un amour de l’ordre et du rangement.

iii Voir https://larotative.info/par-grand-froid-l-administration-3619.html et https://larotative.info/gros-deploiement-policier-pour-3623.html.