Marguerite Young – « Invoquer les muses »

Littérature et pingouins

Premiers paragraphes de l’essai « Invoquer les muses » / « Inviting the Muses », de Marguerite Young, génie cruellement et scandaleusement jetée aux oubliettes, dont j’ai également traduit la nouvelle « Les Mortes » / « Dead Women » et le premier chapitre de son chef-d’œuvre, Miss MacIntosh, My Darling.

Il était une fois un monde merveilleux. En fait, c’était l’Université de l’Iowa il y a une dizaine d’années, ce qui ne me semble pas très lointain, mais pour les jeunes, cela relève du passé mystique et brumeux. J’avais commencé à donner des cours à toute une flopée d’écrivains en herbe pour leur apprendre à composer des romans (longs ou courts), des nouvelles ou de la prose qui soit littéraire sans relever de la fiction. Je me fichais de ce qu’ils écrivaient du moment que leurs pages prenaient une belle direction, satisfaisant leur auteur et de parfaits inconnus, comme ces éditeurs semblables à de grands sultans dans leurs bureaux de la côte est, car c’étaient eux qui détenaient le sésame des portes de la publication.

Les réunions du département d’écriture littéraire avaient lieu dans un hangar militaire qui n’était pas sans évoquer les campements en plein désert, quelque avant-poste reculé sur des terres sauvages, une île tropicale, ou bien les étendues désolées de l’Arctique où nous aurions des phoques pour tout public, mais un public d’esthètes, puisque les phoques répondent au son des violons, ou bien encore un refuge en Antarctique où il n’y aurait que des pingouins et, à ce que je sache, les pingouins lisent de petits livres reliés de nacre toujours réédités de nombreuses fois, et il est vrai que les hivers sont longs et qu’il neige beaucoup dans l’Iowa, alors parfois nous étions presque ensevelis sous l’abondant plumage d’une neige angélique ou engloutis par un iceberg comme les papillons des arbres à papillons couverts de givre ou comme les boîtes aux lettres le long des routes perdues sous la neige quelque part où il y avait des mers de glace évoquant l’illusion, les mirages, la fugacité, et dans mon souvenir le bâtiment était en tôle, et les gouttes faisaient un bruit métallique sur le toit et de tous les côtés quand la neige fondait, ce qui était toujours assez soudain, comme un élan créatif, les oiseaux se mettant à chanter soudainement car il il n’y a, semble-t-il, que deux saisons dans l’Iowa, la somnolence de l’hiver et le réveil de l’été, avec un son musical ou océanique quand les grands vents balayaient de fortes pluies de sorte que nous aurions pu nous croire noyés ou dans un sous-marin tandis que nous investiguions la vie psychique de l’homme et l’imaginaire du rêve fluctuant selon qu’il monte ou qu’il descend, même si de jeunes écrivains à qui j’ai conseillé d’observer les détails, qu’ils aient l’air importants ou dérisoires, ces détails triviaux qui sont si souvent d’une très grande importance, m’écriront sûrement sans tarder après des années de silence pour me dire que ce hangar n’était pas du tout militaire et qu’il était en bois. Peut-être qu’il était à la fois de tôle et de bois.

Cet endroit — si improbable pour rassembler de jeunes écrivains venus des quatre coins des États-Unis et de l’étranger, bien qu’il n’y ait pas de pays plus étranger que l’Amérique aux yeux des Américains qui essaient de la comprendre vraiment, et pour inviter les Muses à se rassembler ici puis à déposer leur couronnes de laurier et leurs guirlandes de fleur sur les cheveux en bataille de ces jeunes comme sur les vieux crânes chauves des maîtres en sagesse artistique, malgré une ou deux statues grotesques, renversées, et quelques étranges morceaux de bois mort posés au bord de la fenêtre comme autant de sculptures du hasard, et peut-être un palmier dont on espérait qu’il pousserait dans son pot, et tous les magazines qui virevoltaient partout comme s’ils avaient des ailes, dont certains en Sanskrit, langue qui selon moi a toujours été la langue du hiéroglyphe en forme de flocon désignant le paradis, et d’autres écrits dans cette langue mystérieuse qu’est l’anglais et d’autres encore en américain, son dérivé qui ne manque en rien d’excellence ni d’élégance — comptait deux pièces comme les deux chambres d’un coquillage hermaphrodite, des antres de la création, devrais-je dire (de l’homme construisant d’autres demeures aussi majestueuses que ce nautile aux multiples cavités où l’âme était censée loger, se déplaçant de chambre en chambre, construisant en se déplaçant, de l’homme rêvant ce monde et les tours altières d’Ilium et la mer lie-de-vin et le visage pour qui furent lancés mille vaisseaux et le cheval de bois qui contenait probablement des écrivains), une pièce pour la prose, vraisemblablement mon département, elle qui, aux yeux de certains, devrait être tout ce qu’il y a de plus aride, de plus rasant, comme les rapports actuariels d’une assurance, juste une entaille dans la langue, une sorte de psychologie hasardeuse du coup d’essai et de la débâcle, elle qui, selon nous, offrait une certaine beauté, une exaltation d’un certain genre la reliant à la poésie de la vie, une autre pièce pour la poésie qui, selon certains, devrait être un champ à part bordé de tout ce qui rime et tinte, d’assonances et de dissonances comme autant de buissons en fleurs, de sonnets sur les bonnets, d’élégies aux amours mortes, d’épithalames, une réserve pour les poètes sauvages qui connaissent l’inspiration divine et tous leurs anciens mystères, leurs emblèmes, leurs symboles, leurs énigmes, leurs miniatures, leurs rapports au cosmos, et j’espère vraiment que dans la fièvre du soi-disant progrès matériel ce petit abri n’a pas disparu comme dans certains contes orientaux, n’a pas disparu de la surface de la terre en une nuit comme emporté par le grand pingouin qui emporte de nombreuses entités mythologiques depuis que de si nombreux écrivains talentueux sont sortis par la porte de leur atelier, un nid l’œuf du grand pingouin comme un nid, des écrivains qui font de la poésie, des écrivains qui font de la prose, et d’autres qui combinent miraculeusement les deux. Ces différences entre la prose et la poésie, ne sont elles-pas plus liées au souci de définition qu’à la réalité de l’art ? Le grand roman a toujours été le poème, la parabole de l’existence qui se ramifie. Bien sûr, seuls ceux qui sont des poètes par nature savent cela, mais tout homme, auteur ou lecteur, ne pourrait-il pas cacher un poète comme il cache un romancier ?

Traduction : Fanny Quément

Not to be followed unless I find a publisher.

Publication d’origine dans la revue Mademoiselle, 1965.

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