Il faut traduire Ellen Willis

J’insiste.

« Elle écrivait des essais dans le sens traditionnel du terme (la « pesée » de la racine latine, l’ « épreuve » ou la « tentative » de l’ancien Français), mais avec l’exubérance américaine d’Emerson, de Thoreau et d’Ellison, doublée de la force des femmes américaines. »

Emily Greenhouse, Dissent, 2014.

Il y a de cela un an, la revue Audimat me confiait deux textes à traduire d’un même geste, puisqu’ils se faisaient écho. L’un était signé Mark Fisher, souvent connu des Français pour Le Réalisme capitaliste. L’autre était le travail d’une femme dont je n’avais encore jamais entendu le nom : Ellen Willis.

Flattée d’avoir à traduire Fisher, je réalisai cependant que m’atteler à Willis serait encore plus gratifiant et déterminant.

Je découvris en effet, à cette occasion, l’une de ces œuvres dont la traduction manque cruellement au paysage éditorial français.

Son absence fait tache, oui. C’est un minable trou en plein milieu d’un puzzle qu’on aurait renoncé à compléter après avoir vaguement fait semblant de chercher la pièce dans les replis du canap. Une de ces béances dont on détourne poliment ou amèrement le regard. Et le puzzle auquel manque cette pièce n’est rien de moins que l’histoire des féminismes et des pensées radicales.

Il faut donc lire Willis.

Et puisque je ne lis vraiment bien qu’en traduisant, il me faut traduire Willis.

Et puisque d’autres ne peuvent la lire dans le texte, il nous faut traduire et publier Willis.

Je m’autorise ce mode injonctif parce que le journalisme de Willis fait œuvre, et parce qu’il faut parfois dire finies les conneries.

Pendant plus de quatre décennies, de l’âge d’or de la contre-culture à la guerre contre le terrorisme, Ellen Willis n’a cessé d’écrire des articles d’une intelligence démoniaque où l’investigation se mêle à l’introspection, l’intime au politique, le cérébral à l’intuitif. En se construisant dans la narration, sa pensée se fait limpide et captivante. Elle écrivait pour le New Yorker, Village Voice, Rolling Stone, le New York Times…

Parcourir The Essential Ellen Willis, c’est s’immerger dans les détails d’un procès pour viol et dans les témoignages des militantes de la lutte pour le droit à l’avortement, dresser les sombres bilans de Woodstock et de la révolution sexuelle, tantôt déconstruire le discours du féminisme conservateur, tantôt découvrir les déboires du féminisme radical, se demander quelles guerres mener et quelles guerres décrier, penser le désir et l’utopie, et surtout, avoir le plaisir de la suivre dans ses raisonnements comme dans ses voyages.

À Jérusalem, au milieu des années 1970, elle met son féminisme et son esprit critique à l’épreuve d’un prosélytisme plus déstabilisant que prévu : « Vivre avec des Juifs orthodoxes, c’était comme être la seule personne sobre au beau milieu d’une fête où tout le monde est défoncé : au bout d’un certain temps, par pure nécessité sociale, on se retrouve perché par procuration ». Au début des années 1980, lassée de New York, elle part traverser l’Amérique en bus et nous offre le récit d’une échappée parfaitement décevante et néanmoins magnifiquement dénuée de toute nostalgie.

Loin de fournir un quelconque prêt-à-penser dogmatique, Willis problématise, nuance, doute, interroge et donne à penser, et ce avec la plus grande clarté. C’est en cela que son travail mérite reconnaissance.

« Aimer le punk en féministe », publié dans le 11ème numéro de la revue Audimat, est disponible sur commande ou sur CAIRN.

J’ai traduit, depuis, « The Last Unmarried Person in America », ainsi que « Last Year in Jerusalem », qui attendent impatiemment, en bons enfants terribles, de trouver une maison d’édition.

Bien d’autres textes disponibles dans The Essential Ellen Willis me semblent incontournables : « Janis Joplin », « The Trial of Arline Hunt », « Abortion: Is a Woman a Person ? », « Feminism, Moralism and Pornography », « The Family, Love it or Leave it », « Radical Feminism and Feminist Radicalism », « Escape from New York », « The Drug War : Hell No I Won’t Go », « Ending Poor People As We Know Them », « Monica and Barbara and Primal Concerns », « Why I’m not for Peace »…

Il faut.

2 thoughts on “Il faut traduire Ellen Willis”

  1. Bonjour, je ne suis pas sûr d’être l’éditeur qu’il faudrait à ces textes (ça commence bien) même si tant que je ne les ai pas lus il n’est pas nécessaire de s’avancer autant (ça finit bien). Alors si vous en avez quelques-uns à m’envoyer, je les lirai volontiers. Bien cordialement, OD

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